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Émile Gaboriau - Les gens de bureau
- Je ne vous dis que ça...
- Ah! bah!
- Et une drôle d'affaire encore!... Faut-il que les femmes aient de la malice... C'est le garçon des lampes qui m'a conté la chose... Dame, il n'est pas beau, M. Ravineux.
- Ne nous faites donc pas languir, Népomucène, dit Gérondeau.
- Eh bien! voilà: M'ame Ravineux, une blonde qui n'est pas piquée des vers, allez, s'en est laissé conter par M. de Gandes du secrétariat...
- De Gandes, un beau garçon, et qui est riche, fit Gérondeau.
- Alors, comme M'ame Ravineux demeure à Auteuil dans une maison qui n'a pas de concierge, elle avait donné une clef au jeune homme; les soirs où M. Ravineux dînait à Paris, M. de Gandes allait à Auteuil. Il était prévenu, et prévenu par le mari, ce qu'il y a de superbe...
- Comment ça? demanda Basquin.
- M. Ravineux porte habituellement des cravates noires; quand il devait manger en ville, sa femme le matin lui faisait mettre une cravate blanche, vous comprenez.
- Pas bête, dit Gérondeau; elle me plaît, cette petite femme.
- Oui, mais voilà le malheur: jeudi dernier, elle était malade; M. Ravineux s'habille, il ne trouve pas de cravate noire, il en met une blanche. M. de Gandes voit le signal, et le soir il court à Auteuil, ouvre la porte, monte à tâtons l'escalier et tombe sur le mari. Dame, tout se découvre!
- J'aurais été plus adroit, dit Gérondeau.
- Qu'est-ce que vous auriez fait? il apportait un gros bouquet de camélias... Au fait, voilà deux jours que M. Ravineux n'a pas reparu, M. de Gandes non plus. Il paraît que ça finira en police correctionnelle.
- Sacredieu! interrompit M. Rafflard en tapant du poing sur sa table, il n'y a pas moyen de travailler ici!
- Voyons, reprit le garçon de bureau, qu'est-ce que je vais prendre à ces messieurs pour leur déjeuner?
Chaque employé donna ses instructions.
- Et vous, monsieur, dit Népomucène en s'adressant à Romain, ne vous faut-il rien?
- Merci, répondit Caldas qui mourait de faim, je n'ai pas d'appétit.
- Moi non plus malheureusement, soupira Gérondeau, mais je mange tout de même, ça m'occupe!
XIV
Au ministère de l'Équilibre national, le déjeuner est l'occupation la plus sérieuse de la journée.
Autrefois on accordait une heure aux employés pour déjeuner au dehors. Mais le ministre ayant reconnu l'abus de cette tolérance, décida qu'ils prendraient désormais leur repas dans les bureaux. Aujourd'hui, grâce à cette mesure efficace, le déjeuner n'absorbe pas beaucoup plus du tiers des six heures réglementaires.
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