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Émile Gaboriau - Les gens de bureau

M. Ganivet, son chef de bureau, l'attendait; même il avait gardé son habit noir pour cette solennité:
d'ordinaire, pour abattre de la besogne, il se met en manche de chemise.

Caldas n'avait jamais vu un homme aussi poli que M. Ganivet: poli est trop peu dire; son geste moelleux,
sa voix de miel, l'onction de son sourire, en font l'incarnation vivante de cette formule stéréotypée: «J'ai

l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.»

Mais cette urbanité perpétuelle n'est aussi qu'une formule chez M. Ganivet. Très-orgueilleux au fond et
très-fier de sa position, s'il condescend à tant d'amabilité pour les inférieurs, c'est qu'il a fait son profit du

mot de Gavarni: «Les petits mordent.»

C'est le credo de sa politique. Cet ambitieux de bureau cherche son levier dans la popularité. Si le
ministre était nommé au suffrage universel des employés, il aurait le portefeuille.

Cet homme déconcerta Caldas par ses prévenances. Il lui roula un fauteuil près de la cheminée et le pria
de se chauffer les pieds sans façon. Ensuite il lui tint un petit discours qui peut se résumer ainsi: «Je vous

connais, monsieur, je sais que les modestes fonctions qui vous sont assignées ici sont bien au-dessous de

vous; je rougis presque d'avoir à vous tracer une besogne si mesquine. Des employés comme vous,

monsieur, rendent bien difficile la position d'un chef; c'est vous qui devriez être à ma place.»

- Oh! oh! se dit Caldas, tu me fais poser, mon bonhomme.

M. Ganivet ne faisait pas poser Caldas; il lui récitait son petit programme, voilà tout.

Le reste de l'entretien fut digne du commencement. Le chef de bureau, du ton de l'intérêt le plus profond,
s'informa de tout ce qui touchait Romain, de son passé, du présent et de son avenir; il lui demanda des

nouvelles de sa famille, et combien son père avait eu d'enfants. Il termina en le félicitant d'avoir été

nommé au bureau du Sommier, le bureau le mieux composé de tout le ministère. Il lui traça un portrait

vraiment flatteur de ses collègues, gens spirituels, instruits, aimables et de la meilleure compagnie, tous

appelés au plus bel avenir. Il prit la peine de le conduire lui-même jusqu'à la porte du bureau.

Là, il lui donna une chaude poignée de main, et finit en lui demandant sa protection.

XII

Seul, au milieu du corridor, Caldas vit avec anxiété s'éloigner M. Ganivet.

L'idée de se présenter à des collègues si remarquables l'inquiétait sérieusement; il éprouvait quelque
chose de cette émotion du jeune poëte qui, son manuscrit à la main, va frapper à la porte du

Théâtre-Français et sollicite une lecture de MM. les Sociétaires. Il cherchait un mot aimable, dégagé,

spirituel, à dire en entrant, un de ces mots qui posent à tout jamais un homme.

En attendant il restait immobile devant la porte; il étudiait la physionomie de ces panneaux derrière
lesquels se trouvait l'inconnu. Il lut, sans y rien comprendre, les énigmatiques désignations que voici:

VINGT ET UNIÈME DIVISION.
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