bibliotheq.net - littérature française
 

Émile Gaboriau - Les gens de bureau

- Que pouvez-vous trouver d'infect, vous? demanda Cahusac avec la dernière insolence...

- La pièce, parbleu!

- Y étiez-vous?

- J'en sors.

L'oeil impitoyable de Cahusac se fixa sur son interlocuteur, qui se sentit si décontenancé, qu'il fit servir
une canette.

- Racontez-moi donc la pièce, reprit Cahusac.

- Il n'y a pas de pièce.

- Et les mots?

- Il n'y a pas de mots.

- Mais enfin, de quoi est-il question?

- Eh! de rien? toujours la même rengaine...

- A-t-on sifflé? a-t-on applaudi?

- Heu! heu!

- Bon, dit Cahusac, je suis fixé.

- Sur quoi? demanda Greluchet surpris.

- Sur vous, parbleu!

Le critique eut presque envie de se fâcher; mais la barbe noire de Cahusac l'intimidait positivement.

Le mot cependant jeta du froid dans la conversation, et Cahusac se levait déjà pour prendre son chapeau,
quand la sortie du théâtre fit affluer dans le café un dernier ban de consommateurs.

Parmi eux, l'oeil de lynx de Greluchet distingua - non, devina l'ami Romain Caldas. - «La bière est payée,
pensa-t-il, merci, mon Dieu!» Et se dressant sur ses maigres jambes, il héla le sauveteur. Du même coup,

il fit apporter un moos.

Le trop confiant Romain vint s'asseoir à la table des deux bohêmes.

- Quel succès! dit-il; au dénoûment on nous a servi l'auteur.

Greluchet n'était pas à la conversation; il admirait les beaux habits de Caldas...

- Ah çà! te voilà vêtu comme feu Gandin, dit-il avec envie; il y a donc de l'or, au Bilboquet?

- Pas trop, dit Romain, mais j'ai la confiance d'un tailleur.

- Un tailleur à tomber, interrompit Cahusac, je demande son adresse.

- Entendons-nous; reprit Caldas; j'ai sa confiance, parce que j'ai une place.

< page précédente | 14 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.