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Émile Gaboriau - Les gens de bureau

soif de faire son chemin, il se promit d'avoir toujours quelques cocardes de rechange dans sa poche. Il
reprit tout haut:

- Me voici maintenant, Monsieur, tout à votre disposition, et je puis aujourd'hui même, si vous voulez
m'indiquer ma besogne...

- Oh! oh! fit M. Mareschal en riant avec bonhomie, le feu sacré du premier jour, je connais ça; il se
refroidira.

Caldas mit la main sur son coeur, comme pour prendre le ciel à témoin de la sincérité de son intention.

Le chef de division continua:

- Écoutez, mon cher monsieur, on ne quitte pas ainsi ses occupations (car je ne vous fais pas l'injure de
supposer que vous n'en eussiez pas), sans avoir quelques dispositions à prendre, quelques transitions à

ménager; je vous accorde huit jours de répit. Le service n'en souffrira pas. Rien ne presse en ce moment,

et d'ici là, je trouverai quelque occupation intelligente à la mesure de vos capacités.

- C'est à vous que j'aurai l'honneur de me représenter? demanda Romain.

- Inutile, répondit M. Mareschal, vous irez droit au bureau du Sommier. J'aviserai de votre arrivée votre
futur chef, M. Ganivet, un homme charmant, avec qui vous n'aurez que des rapports agréables. Sans

adieu, Monsieur, et à huitaine.

Romain sortit en se confondant en remercîments, convaincu qu'entre son chef de division et lui, c'en était
désormais à la vie, à la mort.

VIII

Caldas n'avait pas de transitions à ménager.

On quitte la bohème comme une auberge mal famée, quand et comme on peut; on part sans dire adieu à
personne.

Les huit jours de répit que lui accordait M. Mareschal furent donc pour lui comme un congé anticipé. Il
en profita pour visiter quelques amis de sa famille, de la race de ces correspondants-amateurs auxquels

les gens de province recommandent instamment leurs fils à surveiller, comme si à Paris on avait le temps

de se mêler des affaires des autres.

Du jour où Romain s'était mis à écrire dans les journaux, il avait cessé de voir ces excellents bourgeois,
sachant bien qu'ils devaient le considérer comme un homme à la mer.

En entrant dans l'administration, il revenait sur l'eau et il s'empressait d'aller leur faire part de son
sauvetage. Peut-être l'idée que quelqu'un d'entre eux écrirait à sa famille n'était-elle pas étrangère à sa

politesse.

Partout il fut bien reçu, et M. Blandureau, riche négociant qui professe pour la littérature l'estime qu'elle
mérite, le retint à dîner.

- Vous avez pris un sage parti, jeune homme, lui dit ce commerçant à cheval sur ses principes, en quittant
un métier qui n'en est pas un. En embrassant la carrière administrative, vous vous rattachez à la société;

vous devenez quelque chose.

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