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Émile Gaboriau - Les gens de bureau

- On les décourage, reprit Romain. Ainsi, moi, je connais un simple commis qui ne serait pas déplacé à la
tête d'une division, et tout le monde l'avoue. Tu le connais peut-être, un nommé Lorgelin. On dit qu'il

n'arrivera jamais, personne ne dirait pourquoi.

- Je puis te le dire, moi! Lorgelin est victime d'une lettre anonyme. C'est le poignard dont s'arment les
misérables dans l'administration de l'Équilibre. Il n'y a point de position sûre jusqu'à ce qu'on ait atteint

les hautes régions. Vous êtes toujours à la merci d'un lâche ou d'un goujat.

- Comment peut-on accorder créance à de pareilles dénonciations! fit Caldas. On fait une enquête, au
moins.

- Eh! mon cher, on jette la lettre au feu, mais l'impression reste.

- Ceci, dit Romain, est la dernière goutte d'eau. Ma détermination est prise. On joue demain une pièce de
moi aux Français. Si je ne suis pas outrageusement sifflé, je donne ma démission.

- Comment! la pièce qu'on donne demain, les Oisifs, est de toi! Tu as réussi à te faire jouer à la
Comédie-Française?

- J'en suis surpris moi-même, mais c'est ainsi.

- Alors, mon cher garçon, ne te plains jamais de l'Administration, tu vois bien qu'elle mène à tout.

XLVII

C'était le lendemain de la première représentation des Oisifs, qui avaient obtenu un immense
succès.

Caldas, que l'émotion avait empêché de dîner la veille, déjeunait de bon appétit entre mademoiselle
Célestine et Saint-Adolphe. Sa modeste chambre d'hôtel garni était la salle du banquet, mais le menu

avait été fourni par Chevet.

Saint-Adolphe avait la parole:

- Savez-vous, disait-il à son collaborateur, que votre succès d'hier soir avance diablement mes affaires.
L'Odéon met demain notre pièce en répétition.

- Et j'y aurai un rôle? demanda mademoiselle Célestine.

- Il y en a un, reprit le galant chef de bureau, que j'ai écrit exprès pour vous. Mais revenons à la
représentation d'hier. Tout l'Équilibre y était, et par ma foi, j'ai lieu d'être satisfait de nos bureaucrates.

- Je parie, dit mademoiselle Célestine, que chacun d'eux croyait avoir fait la pièce.

- Parbleu! répondit Saint-Adolphe, qui croyait bien avoir fait la moitié du Zèle. J'ai vu dans des
loges un directeur et deux chefs de division. Got a joué devant un parterre de chefs de bureau.

- Est-ce pour cela, dit Romain, que j'ai entendu deux coups de sifflet au troisième acte?

- C'était mon ancien sous-chef, dit Saint-Adolphe; quelle canaille!

- J'ai idée, reprit Romain, que ce doit être l'inconnu qui a hérité de mon tiroir et n'a pas jugé à propos de
me rendre mon troisième acte. Il aura trouvé la seconde épreuve plus faible que la première; il a

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