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Émile Gaboriau - Les gens de bureau

cahier ne le quittait pas. Chaque fois qu'il avait occasion de sortir, fût-ce vingt fois par journée, il le
mettait ostensiblement dans sa poche en disant: «Au revoir, Messieurs!» Romain intrigué résolut de

pénétrer cette ténébreuse affaire, et, après trois semaines de flagorneries audacieuses, l'homme

mystérieux lui ouvrit son coeur et son carnet.

Cet employé assimile le ministère à une ménagerie et il passe sa vie à chercher des analogies entre ses
camarades et les divers animaux de la création. Il est convaincu que si on trouvait son cahier, il serait

destitué par son chef et lapidé par ses collègues. De là toutes ses précautions. Dans ce cahier il compare

Lorgelin à un ours, Coquiller à une huître, Nourrisson à un perroquet, Rafflard à un hérisson, le Cluche à

un serpent à lunettes, Basquin à un ouistiti, le caissier du Service intérieur à un boule-dogue, et

Gérondeau à un dindon.

Caldas, comme journaliste, y était inscrit en qualité de caméléon. Il ne fut pas flatté du rapprochement;
aussi répondit-il à ce Van-Amburg de la bureaucratie, qui lui demandait son avis sur ce petit travail:

- Je ne vous trouve pas Buffon!

L'un des deux employés qui ont bien d'autres chats à fouetter est L'EMPLOYÉ QUI NE DÉPENSE PAS
SES APPOINTEMENTS.

Il thésaurise et place à gros intérêt, probablement à la petite semaine. C'est lui qui organise des loteries
dans l'intérieur du ministère; c'est une vieille pendule, une lampe, une montre avec la chaîne en jazeron,

qu'il place à un franc le billet. Il écoule ainsi des rossignols qu'il achète à vil prix.

Depuis vingt ans il est au ministère: il gagne deux mille francs d'appointements, et, entré avec vingt-cinq
francs pour toute fortune, il possède aujourd'hui, sans avoir rien volé à personne, un capital clair et net de

plus de cinquante mille francs.

Cet employé a une maîtresse qui lui fait ses pantalons, et il porte des souliers vernis en moleskine.

L'autre original est un homme bien malheureux, allez! Sa femme est jeune, jolie et coquette, et il est
jaloux...

Avant de venir au ministère le matin, il enferme, dit-on, son épouse; mais ce n'est pas vrai, et la preuve,
c'est que trois ou quatre fois par jour il s'esquive et court jusqu'à son domicile, afin de s'assurer de la

présence réelle de la dame.

Il a entendu dire (ce doit être un conte bleu) que certains employés ont dû aux charmes de leur moitié un
avancement rapide. Sa cervelle en a été troublée, et l'année dernière, ayant obtenu une augmentation

d'appointments de soixante-cinq francs par an, il a fait une scène horrible à sa femme et battu froid à son

chef pendant six mois.

Dans ce bureau des Mauvais sujets, Caldas trouva cependant un type et un ami.

Le type est l'employé qui a une cousine femme du monde et immensément riche. Il est allé chez elle en
soirée, une fois, il y a quelque dix-huit ans; depuis, il fait chaque semaine le récit détaillé de cette fête

mémorable.

L'ami est l'employé gentilhomme, l'héritier d'un grand nom. Il est venu chercher au ministère un abri
contre l'orage. Quels que soient les hasards de son existence, son coeur sera toujours au-dessus de sa

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