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Émile Gaboriau - Les gens de bureau

immonde.

C'en était trop, et comme il n'aime pas les disputes, il arriva de bonne heure le jour suivant, et au premier
qui entra il donna une paire de calottes.

Le calotté était le seul qui n'eût pas trempé dans la plaisanterie. Aussi fit-il des excuses à Caldas, qui
daigna s'en contenter, mais passa dès lors pour un mauvais coucheur.

- Vous n'avez vraiment pas le mot pour rire, lui dit un de ses collègues; on ne croirait jamais que vous
rédacteur du Bilboquet.

Cependant cette histoire de soufflet fit beaucoup pour la gloire de Romain et, ce qui vaut mieux, elle
assura sa tranquillité. Les farces ne s'adressèrent plus à lui.

Une des grandes occupations du bureau des Liquidations, lorsque la charge n'est pas à l'ordre du jour,
c'est la politique et la discussion des affaires publiques.

La question italienne et la politique de M. de Bismark ont été étudiées et traitées à fond; on s'y intéresse
même aux événements intérieurs; on y a discuté les moyens de défense de Troppmann, et on ne crée pas

un impôt nouveau sans que des orateurs s'inscrivent pour ou contre.

Toutes les opinions d'ailleurs, et même toutes les nuances d'opinions, y ont leurs représentants. En
cherchant bien, on y trouverait quelque adhérent des vieux partis, si jamais les vieux partis ont existé

ailleurs que dans les causeries littéraires de Sainte-Beuve.

Il y a des hommes des anciens régimes, c'est là le plus bel éloge qu'on puisse faire de l'Administration de
l'Équilibre, qui permet à chacun d'avoir une opinion, pourvu que personne ne s'en aperçoive.

Caldas n'a pas d'opinion, ou plutôt il s'en est composé une de fantaisie qu'il développe avec beaucoup de
vivacité et de profondeur; il s'intitule philosophe-aristocrate-socialiste. Il est d'ailleurs tolérant, et peut

causer de quoi que ce soit sans devenir rouge de colère et sans appeler son adversaire: «Navet,» comme a

l'habitude de le faire M. Louis Veuillot.

Aussi, au bureau des Liquidations, le prenait on volontiers pour arbitre lorsqu'on n'était pas d'accord, et
on n'était jamais d'accord.

La divergence des opinions de ces messieurs s'explique.

Deux se cotisent pour s'abonner au Temps; il y en a un qui ne lit que la Gazette de
France
; le plus riche, reçoit le Journal des Débats; un autre achète le Siècle; celui-ci
adhère au Constitutionnel, cet autre à l'Ami de la Religion. Un dernier n'a d'opinion

qu'une fois par semaine, et cela tient à ce que l'Électeur libre est un journal hebdomadaire.

Tous se feraient hacher menu comme chair à pâté pour soutenir le dire de leurs feuilles. Parole imprimée
est pour eux parole d'Évangile, et tout rédacteur est un prophète.

Il y a trois employés que la politique touche mediocrement: un qui n'y comprend absolument rien, c'est le
plus intelligent de tous, et deux qui ont bien d'autres chats à fouetter.

Caldas avait remarqué chez l'employé qui ne comprend rien à la politique des allures mystérieuses, il le
voyait tirer de temps à autre un petit cahier de son tiroir et y inscrire quelques notes à la dérobée. Son

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