bibliotheq.net - littérature française
 

Denis Diderot - Regrets sur ma vieille robe de chambre

l'innocent. Vois cette mère fraîchement échappée des eaux avec son époux; ce n'est pas pour elle qu'elle a
tremblé, c'est pour son enfant. Vois comme elle le serre contre son sein; vois comme elle le baise. O

Dieu! reconnais les eaux que tu as créées. Reconnais-les, et lorsque ton souffle les agite, et lorsque ta

main les apaise. Reconnais les sombres nuages que tu avais rassemblés, et qu'il t'a plu de dissiper. Déjà

ils se séparent, ils s'éloignent, déjà la lueur de l'astre du jour renaît sur la face des eaux; je présage le

calme à cet horizon rougeâtre. Qu'il est loin, cet horizon! il ne confine point avec la mer. Le ciel descend

au- dessous et semble tourner autour du globe. Achève d'éclaircir ce ciel; achève de rendre à la mer sa

tranquillité. Permets à ces matelots de remettre à flot leur navire échoué; seconde leur travail; donne-leur

des forces, et laisse-moi mon tableau. Laisse- le-moi, comme la verge dont tu châtieras l'homme vain.

Déjà ce n'est plus moi qu'on visite, qu'on vient entendre: c'est Vernet qu'on vient admirer chez moi. Le

peintre a humilié le philosophe.

O mon ami, le beau Vernet que je possède! Le sujet est la fin d'une tempête sans catastrophe fâcheuse.
Les flots sont encore agités; le ciel couvert de nuages; les matelots s'occupent sur leur navire échoué; les

habitants accourent des montagnes voisines.

Que cet artiste a d'esprit! Il ne lui a fallu qu'un petit nombre de figures principales pour rendre toutes les
circonstances de l'instant qu'il a choisi. Comme toute cette scène est vraie! Comme tout est peint avec

légèreté, facilité et vigueur! Je veux garder ce témoignage de son amitié. Je veux que mon gendre le

transmette ses enfants, ses enfants aux leurs, et ceux-ci aux enfants qui naîtront d'eux.

Si vous voyiez le bel ensemble de ce morceau; comme tout y est harmonieux; comme les effets s'y
enchaînent; comme tout se fait valoir sans effort et sans apprêt; comme ces montagnes de la droite sont

vaporeuses; comme ces rochers et les édifices surimposés sont beaux; comme cet arbre est pittoresque;

comme cette terrasse est éclairée; comme la lumière s'y dégrade; comme ces figures sont disposées,

vraies, agissantes, naturelles, vivantes; comme elles intéressent; la force dont elles sont peintes; la pureté

dont elles sont dessinées; comme elles se détachent du fond; l'énorme étendue de cet espace; la vérité de

ces eaux; ces nuées, ce ciel, cet horizon! Ici le fond est privé de lumière et le devant clair, au contraire du

technique commun. Venez voir mon Vernet; mais ne me l'ôtez pas.

Avec le temps, les dettes s'acquitteront; le remords s'apaisera; et j'aurai une jouissance pure. Ne craignez
pas que la fureur d'entasser des belles choses me prenne. Les amis que j'avais, je les ai; et le nombre n'en

est pas augmenté. J'ai Laïs, mais Laïs ne m'a pas. Heureux entre ses bras, je suis prêt à la céder à celui

que j'aimerai et qu'elle rendrait plus heureux que moi. Et pour vous dire mon secret à l'oreille, cette Laïs,

qui se vend si cher aux autres, ne m'a rien coûté.

< page précédente | 4 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.