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Regrets sur ma vieille robe de chambre

OU AVIS À CEUX QUI ONT PLUS DE GOÛT QUE DE FORTUNE

1772

Denis Diderot

 

Pourquoi ne l'avoir pas gardée? Elle était faite à moi; j'étais fait à elle. Elle moulait tous les plis de mon
corps sans le gêner; j'étais pittoresque et beau. L'autre, raide, empesée, me mannequine. Il n'y avait aucun

besoin auquel sa complaisance ne se prêtât; car l'indigence est presque toujours officieuse. Un livre

était-il couvert de poussière, un de ses pans s'offrait à l'essuyer. L'encre épaissie refusait-elle de couler de

ma plume, elle présentait le flanc. On y voyait tracés en longues raies noires les fréquents services qu'elle

m'avait rendus. Ces longues raies annonçaient le littérateur, l'écrivain, l'homme qui travaille. A présent,

j'ai l'air d'un riche fainéant; on ne sait qui je suis.

Sous son abri, je ne redoutais ni la maladresse d'un valet, ni la mienne, ni les éclats du feu, ni la chute de
l'eau. J'étais le maître absolu de ma vieille robe de chambre; je suis devenu l'esclave de la nouvelle.

Le dragon qui surveillait la toison d'or ne fut pas plus inquiet que moi. Le souci m'enveloppe.

Le vieillard passionné qui s'est livré, pieds et poings liés, aux caprices, à la merci d'une jeune folle, dit
depuis le matin jusqu'au soir: Où est ma bonne, ma vieille gouvernante? Quel démon m'obsédait le jour

que je la chassai pour celle-ci! Puis il pleure, il soupire.

Je ne pleure pas, je ne soupire pas; mais à chaque instant je dis: Maudit soit celui qui inventa l'art de
donner du prix à l'étoffe commune en la teignant en écarlate! Maudit soit le précieux vêtement que je

révère! Où est mon ancien, mon humble, mon commode lambeau de calemande?

Mes amis, gardez vos vieux amis. Mes amis, craignez l'atteinte de la richesse. Que mon exemple vous
instruise. La pauvreté a ses franchises; l'opulence a sa gêne.

O Diogène! si tu voyais ton disciple sous le fastueux manteau d'Aristippe, comme tu rirais! O Aristippe,
ce manteau fastueux fut payé par bien des bassesses. Quelle comparaison de ta vie molle, rampante,

efféminée, et de la vie libre et ferme du cynique déguenillé! J'ai quitté le tonneau où je régnais, pour

servir sous un tyran.

Ce n'est pas tout, mon ami. Écoutez les ravages du luxe, les suites d'un luxe conséquent.

Ma vieille robe de chambre était une avec les autres guenilles qui m'environnaient. Une chaise de paille,
une table de bois, une tapisserie de Bergame, une planche de sapin qui soutenait quelques livres,

quelques estampes enfumées, sans bordure, clouées par les angles sur cette tapisserie; entre ces estampes

trois ou quatre plâtres suspendus formaient avec ma vieille robe de chambre l'indigence la plus

harmonieuse.

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