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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

La remarque me parait si naturelle, que, sans en être redevable à personne, je ne pense pas être le seul à
qui elle soit venue ; mais si quelqu'un avant moi en a été touché, du moins je suis, messieurs, le premier

qui entreprends, par sa manifestation, d'en faire valoir le mérite à vos yeux.

Je n'ai garde de savoir mauvais gré à ceux qui ont élevé la voix jusqu'ici, d'avoir manqué ce trait, mon
amour-propre se trouvant trop satisfait de pouvoir, après un si grand nombre d'orateurs, présenter mon

observation comme quelque chose de neuf... "

- Ah ! prince, s'écria vivement Mirzoza, il me semble que j'entends le chyromant de la Manimonbanda :
adressez-vous à cet homme, et vous aurez l'interprétation fine et critique dont vous attendriez inutilement

de tout autre le présent gracieux. "

L'auteur africain dit que Mangogul sourit et continua ; mais je n'ai garde, ajoute-t-il, de rapporter le reste
de son discours. Si ce commencement n'a pas autant amusé que les premières pages de la fée Taupe, la

suite serait plus ennuyeuse que les dernières de la fée Moustache.

CHAPITRE XL. RÊVE DE MIRZOZA.

Après que Mangogul eût achevé le discours académique de Girgiro l'entortillé, il fit nuit, et l'on se
coucha.

Cette nuit, la favorite pouvait se promettre un sommeil profond ; mais la conversation de la veille lui
revint dans la tête en dormant ; et les idées qui l'avaient occupée se mêlant avec d'autres, elle fut

tracassée par un songe bizarre, qu'elle ne manqua pas de raconter au sultan.

" J'étais, lui dit-elle, dans mon premier somme lorsque je me suis sentie transportée dans une galerie
immense toute pleine de livres : je ne vous dirai rien de ce qu'ils contenaient ; ils furent alors pour moi ce

qu'ils sont pour bien d'autres qui ne dorment pas : je ne regardai pas un seul titre ; un spectacle plus

frappant m'attira tout entière.

" D'espace en espace, entre les armoires qui renfermaient les livres, s'élevaient des piédestaux sur
lesquels étaient posés des bustes de marbre et d'airain d'une grande beauté : l'injure des temps les avaient

épargnés ; à quelques légères défectuosités prés, ils étaient entiers et parfaits ; ils portaient empreintes

cette noblesse et cette élégance que l'antiquité a su donner à ses ouvrages ; la plupart avaient de longues

barbes, de grands fronts comme le vôtre, et la physionomie intéressante.

" J'étais inquiète de savoir leurs noms et de connaître leur mérite, lorsqu'une femme sortit de l'embrasure
d'une fenêtre, et m'aborda : sa taille était avantageuse, son pas majestueux et sa démarche noble ; la

douceur et la fierté se confondaient dans ses regards ; et sa voix avait je ne sais quel charme qui

pénétrait ; un casque, une cuirasse, avec une jupe flottante de satin blanc, faisaient tout son ajustement.

" Je connais votre embarras, me dit-elle, et je vais satisfaire votre curiosité. Les hommes dont les bustes

vous ont frappé furent mes favoris ; ils ont consacré leurs veilles à perfectionner des beaux-arts, dont on

me doit l'invention : ils vivaient dans les pays de la terre les plus policés, et leurs écrits, qui ont fait les

délices de leurs contemporains, sont l'admiration du siècle présent. Approchez-vous, et vous apercevrez

en bas-reliefs, sur les piédestaux qui soutiennent leurs bustes, quelque sujet intéressant qui vous

indiquera du moins le caractère de leurs écrits. "

" Le premier buste que je considérai était un vieillard majestueux qui me parut aveugle : il avait, selon

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