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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

aïeul serait bien ridiculement vain s'il ne sentait pas qu'en l'embellissant d'une main on le défigure de
l'autre ? Pour prouver que Mangogul est d'une taille aussi avantageuse qu'aucun de ses prédécesseurs, à

votre avis, est-il nécessaire d'abattre la tète aux statues d'Erguebzed et de Kanoglou ?

- Monsieur Ricaric, reprit Mirzoza, Sélim a raison. Laissons à chacun ce qui lui appartient, et ne faisons
pas soupçonner au public que nos éloges sont des espèces de filouteries à la mémoire de nos pères : dites

cela de ma part en pleine académie à la prochaine séance.

- Il y a trop longtemps, reprit Sélim, qu'on est monté sur ce ton pour espérer quelque fruit de cet avis.

- Je crois, monsieur, que vous vous trompez, répondit Ricaric à Sélim. L'Académie est encore le
sanctuaire du bon goût ; et ses beaux jours ne nous offrent ni philosophes, ni poètes auxquels nous n'en

ayons aujourd'hui à opposer. Notre théâtre passait et peut passer encore pour le premier théâtre de

l'Afrique. Quel ouvrage que le Tamerlan de Tuxigraphe ! C'est le pathétique d'Eurisopé et

l'élévation d'Azophe. C'est l'antiquité toute pure.

- J'ai vu, dit la favorite, la première représentation de Tamerlan ; et j'ai trouvé, comme vous,
l'ouvrage bien conduit, le dialogue élégant et les convenances bien observées.

- Quelle différence, madame, interrompit Ricaric, entre un auteur tel que Tuxigraphe, nourri de la lecture
des Anciens, et la plupart de nos modernes !

- Mais ces modernes, dit Sélim, que vous frondez ici tout à votre aise, ne sont pas aussi méprisables que
vous le prétendez. Quoi donc, ne leur trouvez-vous pas du génie, de l'invention, du feu, des détails, des

caractères, des tirades ? Et que m'importe à moi des règles, pourvu qu'on me plaise ? Ce ne sont,

assurément, ni les observations du sage Almudir et du savant Abaldok, ni la poétique du docte Facardin,

que je n'ai jamais lue, qui me font admirer les pièces d'Aboulcazem, de Mubardar, d'Albaboukre et de

tant d'autres Sarrasins ! Y a-t-il d'autre règle que l'imitation de la nature ? et n'avons-nous pas les mêmes

yeux que ceux qui l'ont étudiée ?

- La nature, répondit Ricaric, nous offre à chaque instant des faces différentes. Toutes sont vraies ; mais
toutes ne sont pas également belles. C'est dans ces ouvrages, dont il ne paraît pas que vous fassiez grand

cas, qu'il faut apprendre à choisir. Ce sont les recueils de leurs expériences et de celles qu'on avait faites

avant eux. Quelque esprit qu'on ait, on n'aperçoit les choses que les unes après les autres ; et un seul

homme ne peut se flatter de voir, dans le court espace de sa vie, tout ce qu'on avait découvert dans les

siècles qui l'ont précédé. Autrement il faudrait avancer qu'une seule science pourrait devoir sa naissance,

ses progrès et toute sa perfection, à une seule tête : ce qui est contre l'expérience.

- Monsieur Ricaric, répliqua Sélim, il ne s'ensuit autre chose de votre raisonnement, sinon que les
modernes, jouissant des trésors amassés jusqu'à leurs temps, doivent être plus riches que les Anciens, ou

si cette comparaison vous déplaît, que, montés sur les épaules de ces colosses, ils doivent voir plus loin

qu'eux. En effet, qu'est-ce que leur physique, leur astronomie, leur navigation, leur mécanique, leurs

calculs, en comparaison des nôtres ? Et pourquoi notre éloquence et notre poésie n'auraient-elles pas

aussi la supériorité ?

- Sélim, répondit la sultane, Ricaric vous déduira quelque jour les raisons de cette différence. Il vous dira
pourquoi nos tragédies sont inférieures à celles des Anciens ; pour moi, je me chargerai volontiers de

vous montrer que cela est. Je ne vous accuserai point, continua-t-elle, de n'avoir pas lu les Anciens. Vous

avez l'esprit trop orné pour que leur théâtre vous soit inconnu. Or, mettez à part certaines idées relatives à

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