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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

deux tragédies mauvaises dans toutes les règles, un éloge des crocodiles, et quelques opéras.

" Je vous apporte, madame, lui répondit Ricaric en s'inclinant, un roman qu'on donne à la marquise
Tamazi, mais où l'on reconnaît par malheur la main de Mulhazen ; la réponse de Lambadago, notre

directeur, au discours du poète Tuxigraphe que nous reçûmes hier ; et le Tamerlan de ce dernier.

- Cela est admirable ! dit Mangogul ; les presses vont incessamment ; et si les maris du Congo faisaient
aussi bien leur devoir que les auteurs, je pourrais dans moins de dix ans mettre seize cent mille hommes

sur pied, et me promettre la conquête du Monoémugi. Nous lirons le roman à loisir. Voyons maintenant

la harangue, mais surtout ce qui me concerne.

Ricaric la parcourut des yeux, et tomba sur cet endroit ; " Les aïeux de notre auguste empereur se sont
illustrés sans doute. Mais Mangogul, plus grand qu'eux, a préparé aux siècles à venir bien d'autres sujets

d'admiration. Que dis-je, d'admiration ? Parlons plus exactement ; d'incrédulité. Si nos ancêtres ont eu

raison d'assurer que la postérité prendrait pour des fables les merveilles du règne de Kanoglou, combien

n'en avons-nous pas davantage de penser que nos neveux refuseront d'ajouter foi aux prodiges de sagesse

et de valeur dont nous sommes témoins ! "

" Mon pauvre monsieur Lambadago, dit le sultan, vous n'êtes qu'un phrasier. Ce que j'ai raison de croire,
moi, c'est que vos successeurs un jour éclipseront ma gloire devant celle de mon fils, comme vous faites

disparaître celle de mon père devant la mienne ; et ainsi de suite, tant qu'il y aura des académiciens.

Qu'en pensez-vous, monsieur Ricaric ?

- Prince, ce que je peux vous dire, répondit Ricaric, c'est que le morceau que je viens de lire à Votre
Hautesse fut extrêmement goûté du public.

- Tant pis, répliqua Mangogul, Le vrai goût de l'éloquence est donc perdu dans le Congo ? Ce n'est pas
ainsi que le sublime Homilogo louait le grand Aben.

- Prince, reprit Ricaric, la véritable éloquence n'est autre chose que l'art de parler d'une manière noble, et
tout ensemble agréable et persuasive.

- Ajoutez, et sensée, continua le sultan ; et jugez d'après ce principe votre ami Mambadago. Avec .tout le
respect que je dois à l'éloquence moderne, ce n'est qu'un faux déclamateur.

- Mais, prince, repartit Ricaric, sans m'écarter de ce que je dois à votre Hautesse, me permettra-t-elle...

- Ce que je vous permets, reprit vivement Mangogul, c'est de respecter le bon sens avant Ma Hautesse et
de m'apprendre nettement si un homme éloquent peut jamais être dispensé d'en montrer.

- Non, prince, " répondit Ricaric.

Et il allait enfiler une longue tirade d'autorités et citer tous les rhéteurs de l'Afrique, des Arabies et de la
Chine, pour démontrer la chose du monde la plus incontestable, lorsqu'il fut interrompu par Sélim.

" Tous vos auteurs, lui dit le courtisan, ne prouveront jamais que Lambadago ne soit un harangueur très
maladroit et fort indécent. Passez-moi ces expressions, ajouta-t-il, monsieur Ricaric. Je vous honore

singulièrement ; mais, en vérité, la prévention de confraternité mise à part, n'avouerez-vous pas avec

nous, que le sultan régnant, juste, aimable, bienfaisant, grand guerrier n'a pas besoin des échasses de vos

rhéteurs pour être aussi grand que ses ancêtres ; et qu'un fils qu'on élève en déprimant son père et son

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