|
Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets
Au récit que le sultan lui fit de cette aventure :
" Prince, que dites-vous ? s'écria-t-elle ; les femmes sont donc tombées dans le dernier degré de l'avilissement ! Un comédien ! l'esclave du public ! un baladin ! Encore, si ces gens-là n'avaient que leur état contre eux ; mais la plupart sont sans moeurs, sans sentiments ; et entre eux, cet Orgogli n'est qu'une machine. Il n'a jamais pensé ; et s'il n'eût point appris de rôles, peut-être ne parlerait-il pas...
- Délices de mon coeur, lui répondit Mangogul, vous n'y pensez pas, avec votre lamentation. Avez-vous donc oublié la meute d'Haria ? Parbleu, un comédien vaut bien un gredin, ce me semble.
- Vous avez raison, prince, lui répliqua la favorite ; je suis folle de m'intriguer pour des créatures qui n'en valent pas la peine. Que Palabria soit idolâtre de ses magots, que Salica fasse traiter ses vapeurs par Farfadi comme elle l'entend, qu'Haria vive et meure au milieu de ses bêtes, qu'Ériphile s'abandonne à tous les baladins du Congo, que m'importe à moi ? Je ne risque à tout cela qu'un château. Je sens qu'il faut s'en détacher, et m'y voilà toute résolue...
- Adieu donc le petit sapajou, dit Mangogul.
- Adieu le petit sapajou, répliqua Mirzoza, et la bonne opinion que j'avais de mon sexe : je crois que je n'en reviendrai jamais. Prince ; vous me permettrez de n'admettre de femmes chez moi de plus de quinze jours.
- Il faut pourtant avoir quelqu'un, ajouta le sultan.
- Je jouirai de votre compagnie, ou je l'attendrai, répondit la favorite ; et si j'ai des instants de trop, j'en disposerai en faveur de Ricaric et de Sélim, qui me sont attachés, et dont j'aime la société. Quand je serai lasse de l'érudition de mon lecteur, votre courtisan me réjouira des aventures de sa jeunesse. "
CHAPITRE XXXVIII. ENTRETIEN SUR LES LETTRES.
La favorite aimait les beaux esprits, sans se piquer d'être bel esprit elle-même. On voyait sur sa toilette, entre les diamants et les pompons, les romans et les pièces fugitives du temps, et elle en jugeait à merveille. Elle passait, sans se déplacer, d'un cavagnole et du biribi à l'entretien d'un académicien ou d'un savant, et tous avouaient que la seule finesse du sentiment lui découvrait dans ces ouvrages des beautés ou des défauts qui se dérobaient quelquefois à leurs lumières. Mirzoza les étonnait par sa pénétration, les embarrassait par ses questions, mais n'abusait jamais des avantages que l'esprit et la beauté lui donnaient. On n'était point fâché d'avoir tort avec elle.
Sur la fin d'une après-midi qu'elle avait passée avec Mangogul, Sélim vint, et elle fit appeler Ricaric. L'auteur africain a réservé pour un autre endroit le caractère de Sélim ; mais il nous apprend ici que Ricaric était de l'académie congeoise ; que son érudition ne l'avait point empêché d'être homme d'esprit ; qu'il s'était rendu profond dans la connaissance des siècles passés ; qu'il avait un attachement scrupuleux pour les règles anciennes qu'il citait éternellement ; que c'était une machine à principes ; et qu'on ne pouvait être partisan plus zélé des premiers auteurs du Congo, mais surtout d'un certain Miroufla qui avait composé, il y avait environ trois mille quarante ans, un poème sublime en langage cafre, sur la conquête d'une grande forêt, d'où les Cafres avaient chassé les singes qui l'occupaient de temps immémorial. Ricaric l'avait traduit en congeois, et en avait donné une fort belle édition avec des notes, des scolies, des variantes, et tous les embellissements d'une bénédictine . On avait encore de lui
|