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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

corrompu mes femmes et introduit le jeune prince dans mes bains. "

Les bijoux de Zyrphile et de Zulica, qui avaient la même cause à défendre, parlèrent tous deux en même
temps ; mais avec tant de rapidité, qu'on eut toutes les peines du monde à rendre à chacun ce qui lui

appartenait... Des faveurs ! s'écriait l'un... À Patte-de-velours, disait l'autre... passe pour Zinzim...

Cerbélon... Bénengel... Agarias... l'esclave français Riqueli... le jeune Éthiopien Thézaca... mais pour le

fade Patte-de-Velours... l'insolent Fadaès... j'en jure par Brahma... j'en atteste la grande Pagode et le génie

Cucufa... Je ne les connais point... je n'ai jamais rien eu à démêler avec eux.

Zyrphile et Zulica parleraient encore, si Mangogul n'eût retourné son anneau ; mais sa bague mystérieuse
cessant d'agir sur elles, leurs bijoux se turent Subitement ; et un silence profond succéda au bruit qu'ils

faisaient. Alors le sultan se leva, et lançant sur nos jeunes étourdis des regards furieux :

" Vous êtes bien osés, leur dit-il, de déchirer des femmes dont vous n'avez jamais eu l'honneur
d'approcher, et qui vous connaissent à peine de nom. Qui vous a fait assez hardis pour mentir en ma

présence ? Tremblez, malheureux ! "

À ces mots ; il porta la main sur son cimeterre ; mais les femmes, effrayées, poussèrent un cri qui l'arrêta.

" J'allais, reprit Mangogul, vous donner la mort que vous avez méritée ; mais c'est aux dames à qui vous
avez fait injure à décider de votre sort. Vils insectes, il va dépendre d'elles de vous écraser ou de vous

laisser vivre. Parlez, mesdames, qu'ordonnez-vous ?

- Qu'ils vivent, dit Mirzoza ; et qu'ils se taisent, s'il est possible.

- Vivez, reprit le sultan ; ces dames vous le permettent ; mais si vous oubliez jamais à quelle condition, je
jure par l'âme de mon père... "

Mangogul n'acheva pas son serment ; il fut interrompu par un des gentilshommes de sa chambre, qui
l'avertit que les comédiens étaient prêts. Ce prince s'était imposé la loi de ne jamais retarder les

spectacles. " Qu'on commence, " dit-il ; et à l'instant il donna la main à la favorite, qu'il accompagna

jusqu'à sa loge.

CHAPITRE XXXVII. DIX-SEPTIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.. LA COMÉDIE.

Si l'on eût connu dans le Congo le goût de la bonne déclamation, il y avait des comédiens dont on eût pu
se passer. Entre trente personnes qui composaient la troupe, à peine comptait-on un grand acteur et deux

actrices passables. Le génie des auteurs était obligé de se prêter à la médiocrité du grand nombre, et l'on

ne pouvait se flatter qu'une pièce serait jouée avec quelque succès, si l'on n'avait eu l'intention de modeler

ses caractères sur les vices des comédiens. Voilà ce qu'on entendait de mon temps par avoir l'usage du

théâtre. Jadis les acteurs étaient faits pour les pièces ; alors l'on faisait des pièces pour les acteurs : si

vous présentiez un ouvrage, on examinait, sans contredit, si le sujet en était intéressant, l'intrigue bien

nouée, les caractères soutenus, et la diction pure et coulante ; mais n'y avait-il point de rôle pour Roscius

et pour Almiane, il était refusé.

Le kislar Agasi, surintendant des plaisirs du sultan, avait mandé la troupe telle quelle, et l'on eut ce jour
au sérail la première représentation d'une tragédie. Elle était d'un auteur moderne qu'on applaudissait

depuis si longtemps, que sa pièce n'aurait été qu'un tissu d'impertinences, qu'on eût persisté dans

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