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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

- Voilà, continua Fadaès, un homme bien embarrassé ; que ne les prenait-il l'une et l'autre ?

- C'est ce qu'il a fait ! " dit Alciphenor.

Nos petits-maîtres étaient, comme on voit, en assez bon train pour n'en pas rester là lorsque Zobeïde,
Cynare, Zulica, Mélisse, Fatmé et Zyrphile se firent annoncer. Ce contretemps les déconcerta pour un

moment ; mais ils ne tardèrent pas à se remettre, et à tomber sur d'autres femmes qu'ils n'avaient

épargnées dans leurs médisances que parce qu'ils n'avaient pas eu le temps de les déchirer.

Mirzoza, impatientée de leurs discours, leur dit : " Messieurs, avec le mérite et la probité surtout qu'on est
forcé de vous accorder, il n'y a pas à douter que vous n'ayez pu toutes les bonnes fortunes dont vous vous

vantez. Je vous avouerai toutefois que je serais bien aise d'entendre là-dessus les bijoux de ces dames ; et

que je remercierais Brahma de grand coeur, s'il lui plaisait de rendre justice à la vérité par leur bouche.

- C'est-à-dire, reprit Hannetillon, que madame désirerait entendre deux fois les mêmes choses : eh bien !
nous allons les lui répéter. "

Cependant Mangogul tournait son anneau suivant le rang d'ancienneté ; il débuta par la sénéchale, dont le
bijou toussa trois fois, et dit d'une voix tremblante et cassée : " Je dois au grand sénéchal les prémices de

mes plaisirs ; mais il y avait à peine six mois que je lui appartenais, qu'un jeune brahmine fit entendre à

ma maîtresse qu'on ne manquait point à son époux tant qu'on pensait à lui. Je goutai sa morale, et je crus

pouvoir admettre, dans la suite, en sûreté de conscience, un sénateur, puis un conseiller d'État, puis un

pontife, puis un ou deux maîtres de requêtes, puis un musicien...

- Et Marmolin ? dit Fadaès.

- Marmolin, répondit le bijou, je ne le connais pas ; à moins que ce ne soit ce jeune fat que ma maîtresse
fit chasser de son hôtel pour quelques insolences dont je n'ai pas mémoire... "

Le bijou de Cynare prit la parole, et dit : " Alciphenor, Fadaès, Grisgrif, demandez-vous ? j'étais assez
bien faufilé ; mais voilà la première fois de ma vie que j'entends nommer ces gens-là ; au reste, j'en saurai

des nouvelles par l'émir Amalek, le financier Ténélor ou le vizir Abdiram, qui voient toute la terre, et qui

sont mes amis.

- Le bijou de Cynare est discret, dit Hannetillon ; il passe sous silence Zarafis, Ahiram, et le vieux
Trébister, et le jeune Mahmoud, qui n'est pas fait pour être oublié, et n'accuse pas le moindre petit

brahmine, quoiqu'il y ait dix à douze ans qu'il court les monastères.

- J'ai reçu quelques visites en ma vie, dit le bijou de Mélisse, mais jamais aucune de Grisgrif et de
Fortimbek, et moins encore d'Hannetillon.

- Bijou, mon coeur, lui répondit Grisgrif, vous vous trompez. Vous pouvez renier Fortimbek et moi tant
qu'il vous plaira, mais pour Hannetillon, il est un peu mieux avec vous que vous n'en convenez. Il m'en a

dit un mot ; et c'est le garçon du Congo le plus vrai, qui vaut mieux qu'aucun de ceux que vous avez

connus, et qui peut encore faire la réputation d'un bijou.

- Celle d'imposteur ne peut lui manquer, non plus qu'à son ami Fadaès dit en sanglotant le bijou de
Fatime. Qu'ai-je fait à ces monstres Pour me déshonorer ? Le fils de l'empereur des Abyssins vint à la

cour d'Erguebzed ; je lui plus, il me rendit des soins ; mais il eût échoué, et j'aurais continué d'être fidèle

à mon époux, qui m'était cher, si le traître de Patte-de-velours et son lâche complice Fadaès n'eussent

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