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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets
deux émirs, la prude Orphise et la grande sénéchale Vétula, mère temporelle de tous les brahmines. Il ne tarda pas à paraître. Il entra accompagné du comte Hannetillon et du chevalier Fadaès. Alciphenor, vieux libertin, et le jeune Marmolin son disciple, le suivaient, et deux minutes après, arrivèrent le pacha Grisgrif, l'aga Fortimbek et le sélictar Patte-de-velours. C'était bien les petits-maîtres les plus déterminés de la cour. Mangogul les avait rassemblés à dessein. Rebattu du récit de leurs galants exploits, il s'était proposé de s'en instruire à n'en pouvoir douter plus longtemps. " Eh bien ! messieurs, leur dit-il, vous qui n'ignorez rien de ce qui se passe dans l'empire galant, qu'y fait-on de nouveau ? où en sont les bijoux parlants ?...
- Seigneur, répondit Alciphenor, c'est un charivari qui va toujours en augmentant : si cela continue, bientôt on ne s'entendra plus. Mais rien n'est si réjouissant que l'indiscrétion du bijou de Zobeïde. Il a fait à son mari un dénombrement d'aventures.
- Cela est prodigieux, continua Marmolin : on compte cinq agas, vingt capitaines, une compagnie de janissaires presque entière, douze brahmines ; on ajoute qu'il m'a nommé ; mais c'est une mauvaise plaisanterie.
- Le bon de l'affaire, reprit Grisgrif, c'est que l'époux effrayé s'est enfui en se bouchant les oreilles.
- Voilà qui est bien horrible ! dit Mirzoza.
- Oui, madame, interrompit Fortimbek, horrible, affreux, exécrable !
- Plus que tout cela, si vous voulez, reprit la favorite, de déshonorer une femme sur un ouï-dire.
- Madame, cela est à la lettre ; Marmolin n'a pas ajouté un mot à la vérité, dit Patte-de-velours.
- Cela est positif, dit Grisgrif.
- Bon, ajouta Hannetillon, il en court déjà une épigramme ; et l'on ne fait pas une épigramme sur rien. Mais pourquoi Marmolin serait-il à l'abri du caquet des bijoux ? Celui de Cynare s'est bien avisé de parler à son tour, et de me mêler avec des gens qui ne me vont point du tout. Mais comment obvier à cela ?
- C'est plus tôt fait de s'en consoler, dit Patte-de-velours.
- Vous avez raison, répondit Hannetillon ; et tout de suite il se mit à chanter :
Mon bonheur fut si grand que j'ai peine à le croire.
- Comte, dit Mangogul, en s'adressant à Hannetillon, vous avez donc connu particulièrement Cynare ?
- Seigneur, répondit Patte-de-velours, qui en doute ? Il l'a promenée pendant plus d'une lune ; ils ont été chansonnés ; et cela durerait encore, s'il ne s'était enfin aperçu qu'elle n'était point jolie, et qu'elle avait la bouche grande.
- D'accord, reprit Hannetillon ; mais ce défaut était réparé par un agrément qui n'est pas ordinaire.
- Y a-t-il longtemps de cette aventure ? demanda la prude Orphise.
- Madame, lui répondit Hannetillon, je n'en ai pas l'époque présente. Il faudrait recourir aux tables chronologiques de mes bonnes fortunes. On y verrait le jour et le moment ; mais c'est un gros volume
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