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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

Congo. J'ai tant essuyé les éloges de votre sénéchal, des gouverneurs de vos provinces, de vos secrétaires,
de votre trésorier, en un mot de tous vos officiers, que je suis en état de vous les répéter mot pour mot. Il

est étrange que l'objet de votre tendresse soit seul excepté de la bonne opinion que vous avez conçue de

ceux qui ont l'honneur de vous approcher.

- Et qui vous a dit que cela soit ? lui répliqua le sultan. Songez donc, madame, que vous n'entrez pour
rien dans les discours, vrais ou faux, que je tiens des femmes, à moins qu'il ne vous plaise de représenter

le sexe en général...

- Je ne le conseillerais pas à madame, ajouta Sélim, qui était présent à cette conversation. Elle n'y
pourrait gagner que des défauts.

- Je ne reçois point, répondit Mirzoza, les compliments que l'on m'adresse aux dépens de mes semblables.
Quand on s'avise de me louer, je voudrais qu'il n'en coûtât rien à personne. La plupart des galanteries

qu'on nous débite ressemblent aux fêtes somptueuses que Votre Hautesse reçoit de ses pachas : ce n'est

jamais qu'à la charge du public.

- Laissons cela, dit Mangogul. Mais en bonne foi, n'êtes-vous pas convaincue que la vertu des femmes du
Congo n'est qu'une chimère ? Voyez donc, délices de mon âme, quelle est aujourd'hui l'éducation à la

mode, quels exemples les jeunes personnes reçoivent de leurs mères, et comment on vous coiffe une jolie

femme du préjugé que de se renfermer dans son domestique, régler sa maison et s'en tenir à son époux,

c'est mener une vie lugubre, périr d'ennui et s'enterrer toute vive. Et puis, nous sommes si entreprenants,

nous autres hommes, et une jeune enfant sans expérience est si comblée de se voir entreprise. J'ai

prétendu que les femmes sages étaient rares, excessivement rares ; et loin de m'en dédire, j'ajouterais

volontiers qu'il est surprenant qu'elles ne le soient pas davantage. Demandez à Sélim ce qu'il en pense.

- Prince, répondit Mirzoza, Sélim doit trop à notre sexe pour le déchirer impitoyablement.

- Madame dit Sélim, Sa Hautesse, à qui il n'a pas été possible de rencontrer des cruelles, doit
naturellement penser des femmes comme elle fait ; et vous, qui avez la bonté de juger des autres par

vous-même, n'en pouvez guère avoir d'autres idées que celles que vous défendez. J'avouerai cependant

que je ne suis pas éloigné de croire qu'il y a des femmes de jugement à qui les avantages de la vertu sont

connus par expérience, et que la réflexion a éclairées sur les suites fâcheuses du désordre ; des femmes

heureusement nées, bien élevées, qui ont appris à sentir leur devoir, qui l'aiment, et qui ne s'en écarteront

jamais.

- Et sans se perdre en raisonnements, ajouta la favorite, Églé, vive, aimable, charmante, n'est-elle pas en
même temps un modèle de sagesse ? Prince, vous n'en pouvez douter, et tout Banza le sait de votre

bouche : or, s'il y a une femme sage, il peut y en avoir mille.

- Oh ! pour la possibilité, dit Mangogul, je ne la dispute point.

- Mais si vous convenez qu'elles sont possibles, reprit Mirzoza, qui vous a révélé qu'elles n'existaient
pas ?

- Rien que leurs bijoux, répondit le sultan. Je conviens toutefois que ce témoignage n'est pas de la force
de votre argument. Que je devienne taupe si vous ne l'avez pris à quelque brahmine. Faites appeler le

chapelain de la Manimonbanda, et il vous dira que vous m'avez prouvé l'existence des femmes sages, à

peu près comme on démontre celle de Brahma en Brahminologie. Par hasard, n'auriez-vous point fait un

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