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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets
vivacité, qu'en plusieurs occasions ses éloges avaient fait naître le soupçon qu'elle avait un choix à justifier ; c'est-à-dire que ce monde dont Églé faisait l'ornement et les délices n'était pas digne d'elle.
On croirait aisément qu'une femme en qui l'on n'avait peut-être à reprendre qu'un excès de bonté, ne devait point avoir d'ennemis. Cependant elle en eut, et de cruels. Les dévotes de Banza lui trouvèrent un air trop libre, je ne sais quoi de dissipé dans le maintien ; ne virent dans sa conduite que la fureur des plaisirs du siècle ; en conclurent que ses moeurs étaient au moins équivoques et le suggérèrent charitablement à qui voulut les entendre.
Les femmes de la cour ne la traitèrent pas plus favorablement. Elles suspectèrent les liaisons d'Églé, lui donnèrent des amants, l'honorèrent même de quelques grandes aventures, la mirent pour quelque chose dans d'autres ; on savait des détails, on citait des témoins. " Eh ! bon, se disait-on à l'oreille, on l'a surprise tête à tête avec Melraïm dans un des bosquets du grand parc. Églé ne manque pas d'esprit, ajouta-t-on ; mais Melraïm en a trop pour s'amuser de ses discours, à dix heures du soir, dans un bosquet...
- Vous vous trompez, répondait un petit-maître ; je me suis promené cent fois sur la brune avec elle, et je m'en suis assez bien trouvé. Mais à propos, savez-vous que Zulémar est assidu à sa toilette ?...
- Sans doute, nous le savons, et qu'elle ne fait de toilette que quand son mari est de service chez le sultan...
- Le pauvre Célébi, continuait une autre, sa femme l'affiche, en vérité avec cette aigrette et ces boucles qu'elle a reçues du pacha Ismael...
- Est-il bien vrai, madame ?...
- C'est la vérité pure : je le tiens d'elle-même ; mais, au nom de Brahma, que ceci ne nous passe point ; Églé est mon amie, et je serais bien fâchée...
- Hélas ! s'écriait douloureusement une troisième : la pauvre petite créature se perd de gaieté de coeur. C'est dommage pourtant. Mais aussi vingt intrigues à la fois ; cela me parait fort. "
Les petits-maîtres ne la ménageaient pas davantage. L'un racontait une partie de chasse où ils s'étaient égarés ensemble. Un autre dissimulait, par respect pour le sexe, les suites d'une conversation fort vive qu'il avait eue sous le masque avec elle, dans un bal où il l'avait accrochée. Celui-ci faisait l'éloge de son esprit et de ses charmes, et le terminait en montrant son portrait, qu'à l'en croire il tenait de la meilleure main. " Ce portrait, disait celui-là, est plus ressemblant que celui dont elle a fait présent à Jénaki. "
Ces discours passèrent jusqu'à son époux. Célébi aimait sa femme, mais décemment toutefois, et sans que personne en eût le moindre soupçon ; il se refusa d'abord aux premiers rapports ; mais on revint à la charge, et de tant de côtés, qu'il crut ses amis plus clairvoyants que lui : plus il avait accordé de liberté à Églé, plus il eut de soupçon qu'elle en avait abusé. La jalousie s'empara de son âme. Il commença par gêner sa femme. Églé souffrit d'autant plus impatiemment ce changement de procédé qu'elle se sentait innocente. Sa vivacité et les conseils de ses bonnes amies la précipitèrent dans des démarches inconsidérées qui mirent toutes les apparences contre elle et qui pensèrent lui coûter la vie. Le violent Célébi roula quelque temps dans sa tête mille projets de vengeance, et le fer, et le poison, et le lacet fatal, et se détermina pour un supplice plus lent et plus cruel, une retraite dans ses terres. C'est une mort véritable pour une femme de cour. En un mot, les ordres sont donnés ; un soir Églé apprend son sort : on
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