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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

coutumes ; n'eût une intelligence parfaite de leur langue. En effet Gulliver lut et interpréta tout courant le
discours de la jument malgré les fautes d'écriture dont il fourmillait. C'est même la seule bonne

traduction qu'on ait dans tout le Congo. Mangogul apprit, à sa propre satisfaction et à l'honneur de son

système, que c'était un abrégé historique des amours d'un vieux pacha à trois queues avec une petite

jument, qui avait été saillie par une multitude innombrable de baudets, avant lui ; anecdote singulière,

mais dont la vérité n'était ignorée, ni du sultan, ni d'aucun autre, à la cour, à Banza et dans le reste de

l'empire.

CHAPITRE XXXII. LE MEILLEUR PEUT-ÊTRE, ET LE MOINS LU . DE CETTE HISTOIRE..
RÊVE DE MANGOGUL,. OU VOYAGE DANS LA RÉGION DES HYPOTHÈSES.

Ahi ! dit Mangogul en bâillant et se frottant les yeux, j'ai mal à la tête. Qu'on ne me parle jamais de
philosophie ; ces conversations sont malsaines. Hier, je me couchai sur des idées creuses, et au lieu de

dormir en sultan, mon cerveau a plus travaillé que ceux de mes ministres ne travailleront en un an. Vous

riez ; mais pour vous convaincre que je n'exagère point et me venger de la mauvaise nuit que vos

raisonnements m'ont procurée, vous allez essuyer mon rêve tout du long.

" Je commençais à m'assoupir et mon imagination à prendre son essor, lorsque je vis bondir à mes côtés
un animal singulier. Il avait la tête de l'aigle, les pieds du griffon, le corps du cheval et la queue du lion.

Je le saisis malgré ses caracoles, et, m'attachant à sa crinière je sautai légèrement sur son dos. Aussitôt il

déploya de longues ailes qui partaient de ses flancs et je me sentis porter dans les airs avec une vitesse

incroyable.

" Notre course avait été longue, lorsque j'aperçus, dans le vague de l'espace, un édifice suspendu comme
par enchantement. Il était vaste. Je ne dirai point qu'il péchât par les fondements, car il ne portait sur rien.

Ses colonnes, qui n'avaient pas un demi-pied de diamètre, s'élevaient à perte de vue et soutenaient des

voûtes qu'on ne distinguait qu'à la faveur des jours dont elles étaient symétriquement percées.

" C'est à l'entrée de cet édifice que ma monture s'arrêta. Je balançai d'abord à mettre pied à terre, car je
trouvais moins de hasard à. voltiger sur mon hippogriffe qu'à me promener sous ce portique. Cependant,

encouragé par la multitude de ceux qui l'habitaient et par une sécurité remarquable qui régnait sur tous

les visages, je descends, je m'avance, je me jette dans la foule et je considère ceux qui la faisaient.

" C'étaient des vieillards, ou bouffis, ou fluets, sans embonpoint et sans force et presque tous contrefaits.
L'un avait la tête trop petite, l'autre les bras trop courts. Celui-ci péchait par le corps, celui-là manquait

par les jambes. La plupart n'avaient point de pieds et n'allaient qu'avec des béquilles. Un souffle les

faisait tomber, et ils demeuraient à terre jusqu'à ce qu'il prît envie à quelque nouveau débarqué de les

relever. Malgré tous ces défauts, ils plaisaient au premier coup d'oeil. Ils avaient dans la physionomie je

ne sais quoi d'intéressant et de hardi. Ils étaient presque nus, car tout leur vêtement consistait en un petit

lambeau d'étoffe qui ne couvrait pas la centième partie de leur corps.

" Je continue de fendre la presse et je parviens au pied d'une tribune à laquelle une grande toile d'araignée
servait de dais. Du reste, sa hardiesse répondait à celle de l'édifice. Elle me parut posée comme sur la

pointe d'une aiguille et s'y soutenir en équilibre. Cent fois je tremblai pour le personnage qui l'occupait.

C'était un vieillard à longue barbe, aussi sec et plus nu qu'aucun de ses disciples. Il trempait, dans une

coupe pleine d'un fluide subtil, un chalumeau qu'il portait à sa bouche et soufflait des bulles à une foule

de spectateurs qui l'environnaient et qui travaillaient à les porter jusqu'aux nues.

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