bibliotheq.net - littérature française
 

Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

demanda Sélim à la favorite.

- D'un coeur, répondit Mirzoza ; et je sais bien, ajouta-t-elle en regardant tendrement Mangogul, quel est
celui à qui le mien chercherait à s'unir. "

Le sultan ne put résister à ce discours ; il s'élança de son fauteuil vers sa favorite : ses courtisans
disparurent, et la chaire du nouveau philosophe devint le théâtre de leurs plaisirs ; il lui témoigna à

plusieurs reprises qu'il n'était pas moins enchanté de ses sentiments que de ses discours ; et l'équipage

philosophique en fut mis en désordre. Mirzoza rendit à ses femmes les jupons noirs, renvoya au lord

sénéchal son énorme perruque, et à M. l'abbé son bonnet carré, avec assurance qu'il serait sur la feuille à

la nomination prochaine. A quoi ne fût-il point parvenu, s'il eût été bel esprit ? Une place à l'Académie

était la moindre récompense qu'il pouvait espérer ; mais malheureusement il ne savait que deux ou trois

cents mots, et n'avait jamais pu parvenir à en composer deux ritournelles.

CHAPITRE XXX. SUITE DE LA CONVERSATION PRÉCÉDENTE.

Mangogul était le seul qui eût écouté la leçon de philosophie de Mirzoza, sans l'avoir interrompue.
Comme il contredisait assez volontiers, elle en fut étonnée.

" Le sultan admettrait-il mon système d'un bout à l'autre ? se disait-elle à elle-même. Non, il n'y a pas de
vraisemblance à cela. L'aurait-il trouvé trop mauvais pour daigner le combattre ? Cela pourrait être. Mes

idées ne sont pas les plus justes qu'on ait eues jusqu'à présent ; d'accord : mais ce ne sont pas non plus les

plus fausses ; et je pense qu'on a quelquefois imaginé plus mal. "

Pour sortir de ce doute, la favorite se détermina à questionner Mangogul.

" Eh bien ! prince, lui dit-elle, que pensez-vous de mon système.

- Il est admirable, lui répondit le sultan ; je n'y trouve qu'un seul défaut.

- Et quel est ce défaut ? lui demanda la favorite.

- C'est, dit Mangogul, qu'il est faux de toute fausseté. Il faudrait, en suivant vos idées, que nous eussions
tous des âmes ; or, voyez donc, délices de mon coeur, qu'il n'y a pas le sens commun dans cette

supposition. " J'ai une âme : voilà un animal qui se conduit la plupart du temps comme s'il n'en avait

point ; et peut-être encore n'en a-t-il point, lors même qu'il agit comme s'il en avait une. Mais il a un nez

fait comme le mien ; je sens que j'ai une âme et que je pense : donc cet animal a une âme, et pense aussi

de son côté. " Il y a mille ans qu'on fait ce raisonnement, et il y en a tout autant qu'il est impertinent.

- J'avoue, dit la favorite, qu'il n'est pas toujours évident que les autres pensent.

- Et ajoutez, reprit Mangogul, qu'en cent occasions il est évident qu'ils ne pensent pas.

- Mais ce serait, ce me semble, aller bien vite, reprit Mirzoza, que d'en conclure qu'ils n'ont jamais pensé,
ni ne penseront jamais. On n'est point toujours une bête pour l'avoir été quelquefois ; et Votre

Hautesse... "

Mirzoza craignant d'offenser le sultan, s'arrêta là tout court.

" Achevez, madame, lui dit Mangogul, je vous entends ; et Ma Hautesse n'a-t-elle jamais fait la bête,

< page précédente | 73 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.