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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

ou même un peu plus tard, elle abandonne ce logis, ou de son propre mouvement, ou par force. Par force,
quand un précepteur emploie des machines pour la chasser de son pays natal, et la conduire dans le

cerveau, où elle se métamorphose communément en mémoire et presque jamais en jugement ; c'est le

sort des enfants de collège. Pareillement, s'il arrive qu'une gouvernante imbécile se travaille à former une

jeune personne, lui farcisse l'esprit de connaissances, et néglige le coeur et les moeurs, l'âme vole

rapidement vers la tête, s'arrête sur la langue, ou se fixe dans les yeux, et son élève n'est qu'une babillarde

ennuyeuse, ou qu'une coquette. Ainsi, la femme voluptueuse est celle dont l'âme occupe le bijou, et ne

s'en écarte jamais.

" La femme galante, celle dont l'âme est tantôt dans le bijou, et tantôt dans les yeux.

" La femme tendre, celle dont l'âme est habituellement dans le coeur ; mais quelquefois aussi dans le
bijou.

" La femme vertueuse, celle dont l'âme est tantôt dans la tête, tantôt dans le coeur ; mais jamais ailleurs.

" Si l'âme se fixe dans le coeur, elle formera les caractères sensibles, compatissants, vrais, généreux. Si,
quittant le coeur pour n'y plus revenir, elle se relègue dans la tête, alors elle constituera ceux que nous

traitons d'hommes durs, ingrats, fourbes et cruels.

" La classe de ceux en qui l'âme ne visite la tête que comme une maison de campagne où son séjour n'est
pas long, est très nombreuse. Elle est composée des petits-maîtres, des coquettes, des musiciens, des

poètes, des romanciers, des courtisans et de tout ce qu'on appelle les jolies femmes. Écoutez raisonner

ces êtres, et vous reconnaîtrez sur-le-champ des âmes vagabondes, qui se ressentent des différents climats

qu'elles habitent.

- S'il est ainsi, dit Sélim, la nature a fait bien des inutilités. Nos sages tiennent toutefois pour constant
qu'elle n'a rien produit en vain.

- Laissons là vos sages et leurs grands mots, répondit Mirzoza, et quant à la nature, ne la considérons
qu'avec les yeux de l'expérience ; et nous en apprendrons qu'elle a placé l'âme dans le corps de l'homme,

comme dans un vaste palais, dont elle n'occupe pas toujours le plus bel appartement. La tête et le coeur

lui sont principalement destinés, comme le centre des vertus et le séjour de la vérité ; mais le plus

souvent elle s'arrête en chemin, et préfère un galetas, un lieu suspect, une misérable auberge, où elle

s'endort dans une ivresse perpétuelle. Ah ! s'il m'était donné seulement pour vingt-quatre heures

d'arranger le monde à ma fantaisie, je vous divertirais par un spectacle bien étrange : en un moment

j'ôterais à chaque âme les parties de sa demeure qui lui sont superflues, et vous verriez chaque personne

caractérisée par celle qui lui resterait. Ainsi les danseurs seraient réduits à deux pieds, ou à deux jambes

tout au plus ; les chanteurs à un gosier ; la plupart des femmes à un bijou ; les héros et les spadassins à

une main armée ; certains savants à un crâne sans cervelle ; il ne resterait à une joueuse que deux bouts

de mains qui agiteraient sans cesse des cartes ; à un glouton, que deux mâchoires toujours en

mouvement ; à une coquette, que deux yeux ; à un débauché, que le seul instrument de ses passions ; les

ignorants et les paresseux seraient réduits à rien.

- Pour peu que vous laissassiez de mains aux femmes, interrompit le sultan, ceux que vous réduiriez au
seul instrument de leurs passions, seraient courus. Ce serait une chasse plaisante à voir ; et si l'on était

partout ailleurs aussi avide de ces oiseaux que dans le Congo, bientôt l'espèce en serait éteinte.

- Mais les personnes tendres et sensibles, les amants constants et fidèles, de quoi les composeriez-vous ?

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