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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

sultan, profita du moment qu'elle reprenait haleine, et lui dit : " Madame, je vais user de la liberté que
vous avez accordée de vous proposer ses difficultés. Votre système est ingénieux, et vous l'avez présenté

avec autant de grâce que de netteté ; mais je n'en suis pas séduit au point de le croire démontré. Il me

semble qu'on pourrait vous dire que dans l'enfance même, c'est la tête qui commande aux pieds, et que

c'est de là que partent les esprits, qui, se répandant par le moyen des nerfs dans tous les autres membres,

les arrêtent ou les meuvent au gré de l'âme assise sur la glande pinéale, ainsi qu'on voit émaner de la

Sublime Porte les ordres de Sa Hautesse qui font agir tous ses sujets.

- Sans doute, répliqua Mirzoza ; mais on me dirait une chose assez obscure, à laquelle je ne répondrais
que par un fait d'expérience. On n'a dans l'enfance aucune certitude que la tête pense, et vous-même,

seigneur, qui l'avez si bonne, et qui, dans vos plus tendres années, passiez pour un prodige de raison,

vous souvient-il d'avoir pensé pour lors ? Mais vous pourriez bien assurer que, quand vous gambadiez

comme un petit démon, jusqu'à désespérer vos gouvernantes, c'était alors les pieds qui gouvernaient la

tête.

- Cela ne conclut rien, dit le sultan. Sélim était vif, et mille enfants le sont de même. Ils ne réfléchissent
point ; mais ils pensent ; le temps s'écoule, la mémoire des choses s'efface, et ils ne se souviennent plus

d'avoir pensé.

- Mais par où pensaient-ils ? répliqua Mirzoza ; car c'est là le point de la question.

- Par la tête, répondit Sélim.

- Et toujours cette tête où l'on ne voit goutte, répliqua la sultane. Laissez là votre lanterne sourde, dans
laquelle vous supposez une lumière qui n'apparaît qu'à celui qui la porte ; écoutez mon expérience, et

convenez de la vérité de mon hypothèse. Il est si constant que l'âme commence par les pieds son progrès

dans le corps, qu'il y a des hommes et des femmes en qui elle n'a jamais remonté plus haut. Seigneur,

vous avez admiré mille fois la légèreté de Nini et le vol de Saligo ; répondez-moi donc sincèrement :

croyez-vous que ces créatures aient l'âme ailleurs que dans les jambes ? Et n'avez-vous pas remarqué que

dans Volucer et Zélindor, la tête est soumise aux pieds ? La tentation continuelle d'un danseur, c'est de se

considérer les jambes. Dans tous ses pas, l'oeil attentif suit la trace du pied, et la tête s'incline

respectueusement devant les pieds, ainsi que devant Sa Hautesse, ses invincibles pachas.

- Je conviens de l'observation, dit Sélim ; mais je nie qu'elle soit générale.

- Aussi ne prétends-je pas, répliqua Mirzoza, que l'âme se fixe toujours dans les pieds : elle s'avance, elle
voyage, elle quitte une partie, elle y revient pour la quitter encore ; mais je soutiens que les autres

membres sont toujours subordonnés à celui qu'elle habite. Cela varie selon l'âge, le tempérament, les

conjonctures, et de là naissent la différence des goûts, la diversité des inclinations, et celle des caractères.

N'admirez-vous pas la fécondité de mon principe ? et la multitude des phénomènes auxquels il s'étend ne

prouve-t-elle pas sa certitude ?

- Madame, lui répondit Sélim, si vous en faisiez l'application à quelques-uns, nous en recevrions
peut-être un degré de conviction que nous attendons encore.

- Très volontiers, répliqua Mirzoza, qui commençait à sentir ses avantages : vous allez être satisfait ;
suivez seulement le fil de mes idées. Je ne me pique pas d'argumenter. Je parle sentiment : c'est notre

philosophie à nous autres femmes ; et vous l'entendez presque aussi bien que nous. Il est assez

vraisemblable, ajouta-t-elle, que jusqu'à huit ou dix ans l'âme occupe les pieds et les jambes ; mais alors,

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