bibliotheq.net - littérature française
 

Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

savant qui médite. Mirzoza ne conserva pas longtemps ce sérieux forcé. Le sultan entra avec
quelques-uns de ses courtisans, et fit une révérence profonde au nouveau philosophe, dont la gravité

déconcerta celle de son auditoire, et fut à son tour déconcertée par les éclats de rire qu'elle avait excités.

" Madame, lui dit Mangogul, n'aviez-vous pas assez d'avantages du côté de l'esprit et de la figure, sans
emprunter celui de la robe ? Vos paroles auraient eu, sans elle, tout le poids que vous leur eussiez désiré.

- Il me paraît ; seigneur, répondit Mirzoza, que vous ne la respectez guère, cette robe, et qu'un disciple
doit plus d'égards à ce qui fait au moins la moitié du mérite de son maître.

- Je m'aperçois, répliqua le sultan, que vous avez déjà l'esprit et le ton de votre nouvel état. Je ne fais à
présent nul doute que votre capacité ne réponde à la dignité de votre ajustement ; et j'en attends la preuve

avec impatience...

- Vous serez satisfait dans la minute, " répondit Mirzoza en s'asseyant au milieu d'un grand canapé.

Le sultan et les courtisans se placèrent autour d'elle ; et elle commença :

" Les philosophes du Monoémugi, qui ont présidé à l'éducation de Votre Hautesse, ne l'ont-ils jamais
entretenue de la nature de l'âme ?

- Oh ! très souvent, répondit Mangogul ; mais tous leurs systèmes n'ont abouti qu'à me donner des
notions incertaines ; et sans un sentiment intérieur qui semble me suggérer que c'est une substance

différente de la matière, ou j'en aurais nié l'existence, ou je l'aurais confondue avec le corps.

Entreprendriez-vous de nous débrouiller ce chaos ?

- Je n'ai garde, reprit Mirzoza ; et j'avoue que je ne suis pas plus avancée de ce côté-là que vos
pédagogues. La seule différence qu'il y ait entre eux et moi, c'est que je suppose l'existence d'une

substance différente de la matière, et qu'ils la tiennent pour démontrée. Mais cette substance, si elle

existe, doit être nichée quelque part. Ne vous ont-ils pas encore débité là-dessus bien des extravagances ?

- Non, dit Mangogul ; tous convenaient assez généralement qu'elle réside dans la tête ; et cette opinion
m'a paru vraisemblable. C'est la tête qui pense, imagine, réfléchit, juge, dispose, ordonne ; et l'on dit tout

les jours d'un homme qui ne pense pas, qu'il n'a point de cervelle, ou qu'il manque de tête.

- Voilà donc, reprit la sultane, où se réduisent vos longues études et toute votre philosophie, à supposer
un fait et à l'appuyer sur des expressions populaires. Prince, que diriez-vous de votre géographe, si,

présentant à Votre Hautesse la carte de ses États, il avait mis l'orient à l'occident, ou le nord au midi ?

- C'est une erreur trop grossière, répondit Mangogul ; et jamais géographe n'en a commis une pareille.

- Cela peut être, continua la favorite ; et en ce cas vos philosophes ont été plus maladroits que le
géographe le plus maladroit ne peut l'être. Ils n'avaient point un vaste empire à lever, il ne s'agissait point

de fixer les limites des quatre parties du monde ; il n'était question que de descendre en eux-mêmes ; et

d'y marquer le vrai lieu de leur âme. Cependant ils ont mis l'est à l'ouest, ou le sud au nord. Ils ont

prononcé que l'âme est dans la tête, tandis que la plupart des hommes meurent sans qu'elle ait habité ce

séjour, et que sa première résidence est dans les pieds.

- Dans les pieds ! interrompit le sultan ; voilà bien l'idée la plus creuse que j'aie jamais entendue.

- Oui, dans les pieds, reprit Mirzoza ; et ce sentiment, qui vous paraît si fou, n'a besoin que d'être

< page précédente | 69 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.