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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

malheureuse. Il en aimait une autre, que t'importe qu'il vive ? "

Mangogul fut pénétré d'horreur à ce discours ; il retourna sa bague ; et tandis que Fatmé reprenait ses
esprits, il revola chez la sultane.

" Eh bien ! seigneur, lui dit-elle, qu'avez-vous entendu ? Kersael est-il toujours coupable, et la chaste
Fatmé...

- Dispensez-moi, je vous prie, répondit le sultan, de vous répéter les forfaits que je viens d'entendre !
Qu'une femme irritée est à craindre ! Qui croirait qu'un corps formé par les grâces renfermât quelquefois

un coeur pétri par les furies ? Mais le soleil ne se couchera pas demain sur mes États, qu'ils ne soient

purgés d'un monstre plus dangereux que ceux qui naissent dans mes déserts. "

Le sultan fit appeler aussitôt le grand sénéchal, et lui ordonna de saisir Fatmé, de transférer Kersael dans
un des appartements du sérail, et d'annoncer au sénat que Sa Hautesse se réservait la connaissance de son

affaire. Ses ordres furent exécutés dans la nuit même.

Le lendemain, au point du jour, le sultan, accompagné du sénéchal et d'un effendi, se rendit à
l'appartement de Mirzoza, et y fit amener Fatmé. Cette infortunée se précipita aux pieds de Mangogul,

avoua son crime avec toutes ses circonstances, et conjura Mirzoza de s'intéresser pour elle. Dans ces

entrefaites on introduisit Kersael. Il n'attendait que la mort ; il parut néanmoins avec cette assurance que

l'innocence seule peut donner. Quelques mauvais plaisants dirent qu'il eût été plus consterné, si ce qu'il

était menacé de perdre en eût valu la peine. Les femmes furent curieuses de savoir ce qui en était. Il se

prosterna respectueusement devant Sa Hautesse. Mangogul lui fit signe de se relever ; et lui tendant la

main :

" Vous êtes innocent, lui dit-il ; soyez libre. Rendez grâces à Brahma de votre salut. Pour vous
dédommager des maux que vous avez soufferts, je vous accorde deux mille sequins de pension sur mon

trésor, et la première commanderie vacante dans l'ordre du Crocodile. "

Plus on répandait de grâces sur Kersael, plus Fatmé craignait le supplice. Le grand sénéchal opinait à la
mort par la loi si foemina ff. de vi C. calumniatrix. Le sultan inclinait pour la prison perpétuelle.

Mirzoza, trouvant trop de rigueur dans l'un de ces jugements, et trop d'indulgence dans l'autre, condamna

le bijou de Fatmé au cadenas. L'instrument florentin lui fut appliqué publiquement, et sur l'échafaud

même dressé pour l'exécution de Kersael. Elle passa de là dans une maison de force, avec les matrones

qui avaient décidé dans cette affaire avec tant d'intelligence.

CHAPITRE XXIX. MÉTAPHYSIQUE DE MIRZOZA.. LES ÂMES.

Tandis que Mangogul interrogeait les bijoux d'Haria, des veuves et de Fatmé, Mirzoza avait eu le temps
de préparer sa leçon de philosophie. Une soirée que la Manimonbanda faisait ses dévotions, qu'il n'y

avait ni tables de jeu, ni cercle chez elle, et que la favorite était presque sûre de la visite du sultan, elle

prit deux jupons noirs, en mit un à l'ordinaire, et l'autre sur ses épaules, passa ses deux bras par les fentes,

se coiffa de la perruque du sénéchal de Mangogul et du bonnet carré de son chapelain, et se crut habillée

en philosophe, lorsqu'elle se fut déguisée en chauve-souris.

Sous cet équipage, elle se promenait en long et en large dans ses appartements, comme un professeur du
Collège royal qui attend des auditeurs. Elle affectait jusqu'à la physionomie sombre et réfléchie d'un

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