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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

" Il est inouï, d'ailleurs, ajoutait-elle, que, dans un gouvernement sage, on s'arrête tellement à la lettre des
lois, que la simple allégation d'une accusatrice suffise pour mettre en péril la vie d'un citoyen. La réalité

d'un viol ne saurait être trop bien constatée ; et vous conviendrez, seigneur, que ce fait est du moins

autant de la compétence de votre anneau que de vos sénateurs. Il serait assez singulier que les matrones

en sussent sur cet article plus que les bijoux mêmes. Jusqu'à présent, seigneur, la bague de Votre

Hautesse n'a presque servi qu'à satisfaire votre curiosité. Le génie de qui vous la tenez ne se serait-il

point proposé de fin plus importante ? Si vous l'employiez à la découverte de la vérité et au bonheur de

vos sujets, croyez-vous que Cucufa s'en offensât ? Essayez. Vous avez en main un moyen infaillible de

tirer de Fatmé l'aveu de son crime, ou la preuve de son innocence.

- Vous avez raison, reprit Mangogul, et vous allez être satisfaite. "

Le sultan partit sur-le-champ : il n'y avait pas de temps à perdre ; car c'était le 12 au soir de la lune de
Régeb, et le sénat devait prononcer le 13. Fatmé venait de se mettre au lit ; ses rideaux étaient

entrouverts. Une bougie de nuit jetait sur son visage une lueur sombre. Elle parut belle au sultan, malgré

l'agitation violente qui la défigurait. La compassion et la haine, la douleur et la vengeance, l'audace et la

honte se peignaient dans ses yeux, à mesure qu'elles se succédaient dans son coeur. Elle poussait de

profonds soupirs, versait des larmes, les essuyait, en répandait de nouvelles, restait quelques moments la

tête abattue et les yeux baissés, les relevait brusquement, et lançait vers le ciel des regards furieux.

Cependant, que faisait Mangogul ? il se parlait à lui-même, et se disait tout bas : " Voilà tous les

symptômes du désespoir. Son ancienne tendresse pour Kersael s'est réveillée dans toute sa violence. Elle

a perdu de vue l'offense qu'on lui a faite, et elle n'envisage plus que le supplice réservé à son amant. " En

achevant ces mots, il tourna sur Fatmé le fatal anneau ; et son bijou s'écria vivement :

" Encore douze heures ! et nous serons vengés. Il périra, le traître, l'ingrat ; et son sang versé... " Fatmé
effrayée du mouvement extraordinaire qui se passait en elle, et frappée de la voix sourde de son bijou, y

porta les deux mains, et se mit en devoir de lui couper la parole. Mais l'anneau puissant continuait d'agir,

et l'indocile bijou repoussant tout obstacle, ajouta : " oui, nous serons vengés. Ô toi qui m'as trahi,

malheureux Kersael, meurs ; et toi qu'il m'a préférée, Bimbreloque, désespère-toi... Encore douze

heures ! Ah ! que ce temps va me paraître long. Hâtez-vous, doux moments, où je verrai le traître, l'ingrat

Kersael sous le fer des bourreaux, son sang couler... Ah ! malheureux, qu'ai-je dit ?... Je verrais, sans

frémir, périr l'objet que j'ai le plus aimé. Je verrais le couteau funeste levé... Ah ! loin de moi cette cruelle

idée... Il me hait, il est vrai ; il m'a quitté pour Bimbreloque ; mais peut-être qu'un jour... Que dis-je,

peut-être ? l'amour le ramènera sans doute sous ma loi. Cette petite Bimbreloque est une fantaisie qui lui

passera ; il faut qu'il reconnaisse tôt ou tard l'injustice de sa préférence, et le ridicule de son nouveau

choix. Console-toi, Fatmé, tu reverras ton Kersael. oui, tu le reverras. Lève-toi promptement ; cours, vole

détourner l'affreux péril qui le menace. Ne trembles-tu point d'arriver trop tard ?... Mais où courrai-je,

lâche que je suis ? Les mépris de Kersael ne m'annoncent-ils pas qu'il m'a quitté sans retour !

Bimbreloque le possède ; et c'est pour elle que je le conserverais ! Ah ! qu'il périsse plutôt de mille

morts ! S'il ne vit plus pour moi, que m'importe qu'il meure ?... oui, je le sens, mon courroux est juste.

L'ingrat Kersael a mérité toute ma haine. Je ne me repens plus de rien. J'avais tout fait pour le conserver,

je ferai tout pour le perdre. Cependant un jour plus tard, et ma vengeance était trompée. Mais son

mauvais génie me l'a livré, au moment même qu'il m'échappait. Il est tombé dans le piège que je lui

préparais. Je le tiens. Le rendez-vous où je sus t'attirer, était le dernier que tu me destinais : mais tu n'en

perdras pas si tôt la mémoire... Avec quelle adresse tu sus l'amener où tu le voulais ? Fatmé, que ton

désordre fut bien préparé ! Tes cris, ta douleur, tes larmes, ton embarras, tout, jusqu'à ton silence, a

proscrit Kersael. Rien ne peut le soustraire au destin qui l'attend. Kersael est mort... Tu pleures,

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