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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

Kersael, en montrant le cimeterre, " que l'infâme a levé dix fois sur ma tête, ajouta-t-elle, pour me
soumettre à ses désirs. "

Le jeune homme interdit de la noirceur de l'accusation, n'eut ni la force de répondre, ni celle de s'enfuir.
On le saisit, et il fut conduit en prison, et abandonné aux poursuites de la justice du cadilesker.

Les lois ordonnaient que Fatmé serait visitée ; elle le fut donc, et le rapport des matrones se trouva très
défavorable à l'accusé. Elles avaient un protocole pour constater l'état d'une femme violée, et toutes les

conditions requises concoururent contre Kersael. Les juges l'interrogèrent : Fatmé lui fut confrontée ; on

entendit les témoins. Il avait beau protester de son innocence, nier le fait, et démontrer par le commerce

qu'il avait entretenu plus de deux ans avec son accusatrice que ce n'était pas une femme qu'on violât ; la

circonstance du cimeterre, la solitude du tête-à-tête, les cris de Fatmé, l'embarras de Kersael à la vue de

l'époux et des domestiques, toutes ces choses formaient, selon les juges, des présomptions violentes. De

son côté, Fatmé, loin d'avouer des faveurs accordées, ne convevait même pas d'avoir donné des lueurs

d'espérance, et soutenait que l'attachement opiniâtre à son devoir, dont elle ne s'était jamais relâchée,

avait sans doute poussé Kersael à lui arracher de force ce qu'il avait désespéré d'obtenir par séduction. Le

procès-verbal des duègnes était encore une pièce terrible ; il ne fallait que le parcourir et le comparer

avec les dispositions du code criminel, pour y lire la condamnation du malheureux Kersael. Il n'attendait

son salut ni de ses défenses, ni du crédit de sa famille ; et les magistrats avaient fixé le jugement définitif

de son procès au treize de la lune de Régeb. On l'avait même annoncé au peuple, à son de trompe, selon

la coutume.

Cet événement fut le sujet des conversations, et partagea longtemps les esprits. Quelques vieilles
bégueules, qui n'avaient jamais eu à redouter le viol, allaient criant : " Que l'attentat de Kersael était

énorme ; que si l'on n'en faisait un exemple sévère, l'innocence ne serait plus en sûreté, et qu'une honnête

femme risquerait d'être insultée jusqu'au pied des autels. " Puis elles citaient des occasions où de petits

audacieux avaient osé attaquer la vertu de plusieurs dames respectables ; les détails ne laissaient aucun

doute que les dames respectables dont elles parlaient, c'étaient elles-mêmes ; et tous ces propos se

tenaient avec des brahmines moins innocents que Kersael, et par des dévotes aussi sages que Fatmé, par

forme d'entretiens édifiants.

Les petits-maîtres, au contraire, et même quelques petites-maîtresses, avançaient que le viol était une
chimère : qu'on ne se rendait jamais que par capitulation, et que, pour peu qu'une place fût défendue, il

était de toute impossibilité de l'emporter de vive force. Les exemples venaient à l'appui des

raisonnements ; les femmes en connaissaient, lés petits-maîtres en créaient ; et l'on ne finissait point de

citer des femmes qui n'avaient point été violées. " Le pauvre Kersael ! disait-on, de quoi diable s'est-il

avisé, d'en vouloir à la petite Bimbreloque (c'était le nom de la danseuse) ; que ne s'en tenait-il à Fatmé ?

Ils étaient au mieux ; et l'époux les laissait aller leur chemin, que c'était une bénédiction... Les sorcières

de matrones ont mal mis leurs lunettes, ajoutait-on, et n'y ont vu goutte ; car qui est-ce qui voit clair là ?

Et puis messieurs les sénateurs vont le priver de sa joie, pour avoir enfoncé une porte ouverte. Le pauvre

garçon en mourra ; cela n'est pas douteux. Et voyez, après cela, à quoi les femmes mécontentes ne seront

point autorisées...

- Si cette exécution a lieu, interrompit un autre, je me fais Fri-Maçon. "

Mirzoza, naturellement compatissante, représenta à Mangogul qui plaisantait, lui, de l'état futur de
Kersael, que si les lois parlaient contre Kersael, le bon sens déposait contre Fatmé.

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