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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

déshonorer de braves gens qui étaient allés chercher de la gloire à son service, aux dépens de leur vie.

Le sénéchal se leva, répondit, pérora, résuma et opina obscurément, à son ordinaire. Tandis qu'il parlait,
Isec, revenue de son évanouissement, et furieuse de son aventure, mais qui, n'attendant point de pension,

eût été désespérée qu'une autre en obtint une, ce qui serait arrivé selon toute apparence, rentra dans

l'antichambre, glissa dans l'oreille à deux ou trois de ses amies qu'on ne les avait rassemblées que pour

entendre à l'aise jaser leurs bijoux ; qu'elle-même, dans la salle d'audience, en avait ouï un débiter des

horreurs ; qu'elle se garderait bien de le nommer ; mais qu'il faudrait être folle pour s'exposer au même

danger.

Cet avis passa de main en main, et dispersa la foule des veuves. Lorsque l'huissier ouvrit la porte pour la
seconde fois, il ne s'en trouva plus.

" Eh bien ! sénéchal, me croirez-vous une autre fois ? dit Mangogul instruit de la désertion, à ce
bonhomme, en lui frappant sur l'épaule. Je vous avais promis de vous délivrer de toutes ces pleureuses ;

et vous en voilà quitte. Elles étaient pourtant très assidues à vous faire leur cour, malgré vos

quatre-vingt-quinze ans sonnés. Mais quelques prétentions que vous y puissiez avoir, car je connais la

facilité que vous aviez d'en former vis-à-vis de ces dames, je compte que vous me saurez gré de leur

évasion. Elles vous donnaient plus d'embarras que de plaisir. "

L'auteur africain nous apprend que la mémoire de cet essai s'est conservée dans le Congo, et que c'est par
cette raison que le gouvernement y est si réservé à accorder des pensions ; mais ce ne fut pas le seul bon

effet de l'anneau de Cucufa, comme on va voir dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XXVIII. DOUZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.. QUESTIONS DE DROIT.

Le viol était sévèrement puni dans le Congo : or, il en arriva un très célèbre sous le règne de Mangogul.
Ce prince, à son avènement à la couronne, avait juré, comme tous ses prédécesseurs, de ne point accorder

de pardon pour ce crime ; mais quelque sévères que soient les lois, elles n'arrêtent guère ceux qu'un grand

intérêt pousse à les enfreindre. Le coupable était condamné à perdre la partie de lui-même par laquelle il

avait péché, opération cruelle dont il périssait ordinairement ; celui qui la faisait y prenant moins de

précaution que Petit.

Kersael, jeune homme de naissance, languissait depuis six mois au fond d'un cachot, dans l'attente de ce
supplice. Fatmé, femme jeune et jolie, était sa Lucrèce et son accusatrice. Ils avaient été fort bien

ensemble ; personne ne l'ignorait : l'indulgent époux de Fatmé n'y trouvait point à redire. Ainsi le public

aurait eu mauvaise grâce de se mêler de leurs affaires.

Après deux ans d'un commerce tranquille, soit inconstance, soit dégoût, Kersael s'attacha à une danseuse
de l'opéra de Banza, et négligea Fatmé, sans toutefois rompre ouvertement avec elle. Il voulait que sa

retraite fût décente, ce qui l'obligeait à fréquenter encore dans la maison. Fatmé, furieuse de cet abandon,

médita sa vengeance, et profita de ce reste d'assiduités pour perdre son infidèle.

Un jour que le commode époux les avait laissés seuls, et que Kersael, ayant déceint son cimeterre, tâchait
d'assoupir les soupçons de Fatmé par ces protestations qui ne coûtent rien aux amants, mais qui ne

surprennent jamais la crédulité d'une femme alarmée, celle-ci, les yeux égarés, et mettant en cinq ou six

coups de main le désordre dans sa parure, poussa des cris effrayants et appela à son secours son époux et

ses domestiques qui accoururent, et devinrent les témoins de l'offense que Fatmé disait avoir reçue de

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