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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets
Il lui fit tout de suite l'histoire d'Haria, mot pour mot, comme le bijou l'avait racontée. Mirzoza ne put s'empêcher de rire du combat de la première nuit. Cependant reprenant un air sérieux :
" Je ne sais, dit-elle à Mangogul, quelle indignation s'empare de moi. Je vais prendre en aversion ces animaux et toutes celles qui en auront, et déclarer à mes femmes que je chasserai la première qui sera soupçonnée de nourrir un gredin.
- Eh pourquoi, lui répondit le sultan, étendre ainsi les haines ? Vous voilà bien, vous autres femmes, toujours dans les extrêmes ! Ces animaux sont bons pour la chasse, sont nécessaires dans les campagnes, et ont je ne sais combien d'autres usages, sans compter celui qu'en fait Haria.
" En vérité, dit Mirzoza, je commence à croire que Votre Hautesse aura peine à trouver une femme sage.
" Je vous l'avais bien dit, répondit Mangogul ; mais ne précipitons rien : vous pourriez un jour me reprocher de tenir de votre impatience un aveu que je prétends devoir uniquement aux essais de ma bague. J'en médite qui vous étonneront. Tous les secrets ne sont pas dévoilés, et je compte arracher des choses plus importantes aux bijoux qui me restent à consulter. "
Mirzoza craignait toujours pour le sien. Le discours de Mangogul la jeta dans un trouble qu'elle ne fut pas la maîtresse de lui dérober : mais le sultan qui s'était lié par un serment, et qui avait de la religion dans le fond de l'âme, la rassura de son mieux, lui donna quelques baisers fort tendres, et se rendit à son conseil, où des affaires de conséquence l'appelaient.
CHAPITRE XXVII. ONZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.. LES PENSIONS.
Le Congo avait été troublé par des guerres sanglantes, sous le règne de Kanoglou et d'Erguebzed, et ces deux monarques s'étaient immortalisés par les conquêtes qu'ils avaient faites sur leurs voisins. Les empereurs d'Abex et d'Angote regardèrent la jeunesse de Mangogul et le commencement de son règne comme des conjonctures favorables pour reprendre les provinces qu'on leur avait enlevées. Ils déclarèrent donc la guerre au Congo, et l'attaquèrent de toutes parts. Le conseil de Mangogul était le meilleur qu'il y eût en Afrique ; et le vieux Sambuco et l'émir Mirzala, qui avaient vu les anciennes guerres, furent mis à la tête des troupes, remportèrent victoires sur victoires, et formèrent des généraux capables de les remplacer ; avantage plus important encore que leurs succès.
Grâce à l'activité du conseil et à la bonne conduite des généraux, l'ennemi qui s'était promis d'envahir l'empire, n'approcha pas de nos frontières, défendit mal les siennes, et vit ses places et ses provinces ravagées.
Mais, malgré des succès si constants et si glorieux, le Congo s'affaiblissait en s'agrandissant : les fréquentes levées de troupes avaient dépeuplé les villes et les campagnes, et les finances étaient épuisées.
Les sièges et les combats avaient été fort meurtriers ; le grand vizir, peu ménager du sang de ses soldats, était accusé d'avoir risqué des batailles qui ne menaient à rien. Toutes les familles étaient dans le deuil ; il n'y en avait aucune où l'on ne pleurât un père, un frère ou un ami. Le nombre des officiers tués avait été prodigieux, et ne pouvait être comparé qu'à celui de leurs veuves qui sollicitaient des pensions. Les cabinets des ministres en étaient assaillis. Elles accablaient le sultan même de placets, où le mérite et les services des morts, la douleur des veuves, la triste situation des enfants, et les autres motifs touchants n'étaient pas oubliés. Rien ne paraissait plus juste que leurs demandes : mais sur quoi asseoir des
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