bibliotheq.net - littérature française
 

Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

bruit. Haria, le visage enflammé, les yeux baignés de pleurs... "

Le bijou allait reprendre ce qu'il avait déjà dit, car les bijoux tombent volontiers dans des répétitions.
Mais Mangogul lui coupa la parole : son silence ne fut pas de longue durée. Lorsque le prince crut avoir

dérouté ce bijou radoteur, il lui rendit la liberté de parler ; et le babillard, éclatant de rire, reprit comme

par réminiscence : " Mais, à propos, j'oubliais de vous raconter ce qui se passa la première nuit des noces

d'Haria. J'ai bien vu des choses ridicules en ma vie ; mais jamais aucune qui le fût tant. Après un grand

souper, les époux sont conduits à leur appartement ; tout le monde se retire, à l'exception des femmes de

madame, qui la déshabillent. La voilà déshabillée ; on la met au lit, et Sindor reste seul avec elle.

S'apercevant que, plus alertes que lui, les gredins, les doguins, les levrettes, s'emparaient de son épouse :

" Permettez, madame, lui dit-il, que j'écarte un peu ces rivaux.

" - Mon cher, faites ce que vous pourrez, lui dit Haria ; pour moi, je n'ai pas le courage de les chasser.
Ces petits animaux me sont attachés ; et il y a si longtemps que je n'ai d'autre compagnie...

" - Ils auront peut-être, reprit Sindor, la politesse de me céder aujourd'hui une place que je dois occuper.

" - Voyez, monsieur, " lui répondit Haria.

" Sindor employa d'abord les voies de douceur, et supplia Zinzoline de se retirer dans un coin ; mais
l'animal indocile se mit à gronder. L'alarme se répandit parmi le reste de la troupe ; et le doguin et les

gredins aboyèrent comme si l'on eût égorgé leur maîtresse. Impatienté de ce bruit, Sindor culbute le

doguin, écarte un des gredins, et saisit Médor par la patte. Médor, le fidèle Médor, abandonné de ses

alliés, avait tenté de réparer cette perte par les avantages du poste. Collé sur les cuisses de sa maîtresse,

les yeux enflammés, le poil hérissé, et la gueule béante, il fronçait le mufle, et présentait à l'ennemi deux

rangs de dents des plus aiguës. Sindor lui livra plus d'un assaut ; plus d'une fois Médor le repoussa, les

doigts pincés et les manchettes déchirées. L'action avait duré plus d'un quart d'heure avec une opiniâtreté

qui n'amusait qu'Haria, lorsque Sindor recourut au stratagème contre un ennemi qu'il désespérait de

vaincre par la force. Il agaça Médor de la main droite. Médor, attentif à ce mouvement, n'aperçut point

celui de la gauche, et fut pris par le col. Il fit pour se dégager des efforts inouïs, mais inutiles ; il fallut

abandonner le champ de bataille, et céder Haria. Sindor s'en empara, mais non sans effusion de sang ;

Haria avait apparemment résolu que la première nuit de ses noces fût sanglante. Ses animaux firent une

fort belle défense, et ne trompèrent point son attente. "

" Voilà, dit Mangogul, un bijou qui écrirait la gazette mieux que mon secrétaire. " Sachant alors à quoi
s'en tenir sur les gredins, il revint chez la favorite. " Apprêtez-vous, lui dit-il, du plus loin qu'il l'aperçut, à

entendre les choses du monde les plus extravagantes, C'est bien pis que les magots de Palabria.

Pourrez-vous croire que les quatre chiens d'Haria ont été les rivaux, et les rivaux préférés de son mari ; et

que la mort d'une levrette a brouillé ces gens-là, à n'en jamais revenir ?

- Que dites-vous, reprit la favorite, de rivaux et de chiens ? Je n'entends rien à cela. Je sais qu'Haria aime
éperdument les gredins ; mais aussi je connais Sindor pour un homme vif, qui peut-être n'aura pas eu

toutes les complaisances qu'exigent d'ordinaire les femmes à qui l'on doit sa fortune. Du reste, quelle

qu'ait été sa conduite, je ne conçois pas qu'elle ait pu lui attirer des rivaux. Haria est si vénérable, que je

voudrais bien que Votre Hautesse daignât s'expliquer plus intelligiblement.

- Écoutez, lui répondit Mangogul, et convenez que les femmes ont des goûts bizarres à l'excès, pour ne
rien dire de pis. "

< page précédente | 61 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.