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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

son appartement à monsieur, sous peine d'être chassées... Ce monstre m'a ravi ma chère Zinzoline,
s'écriait-elle ; qu'il ne paraisse pas ; je ne veux le voir de ma vie. "

Mangogul, curieux des circonstances de la mort de Zinzoline, ranima la force électrique de son anneau,
en le frottant contre la basque de son habit, le dirigea sur Haria, et le bijou reprit : " Haria, veuve de

Ramadec, se coiffa de Sindor. Ce jeune homme avait de la naissance, peu de bien ; mais un mérite qui

plaît aux femmes, et qui faisait, après les gredins, le goût dominant d'Haria. L'indigence vainquit la

répugnance de Sindor pour les années et pour les chiens d'Haria. Vingt mille écus de rente dérobèrent à

ses yeux les rides de ma maîtresse et l'incommodité des gredins, et il l'épousa.

" Il s'était flatté de l'emporter sur nos bêtes par ses talents et ses complaisances, et de les disgracier dès le
commencement de son règne ; mais il se trompa. Au bout de quelques mois qu'il crut avoir bien mérité de

nous, il s'avisa de remontrer à madame que ses chiens n'étaient pas au lit aussi bonne compagnie pour lui

que pour elle ; qu'il était ridicule d'en avoir plus de trois, et que c'était faire de la couche nuptiale un

chenil, que d'y en admettre plus d'un à tour de rôle.

" - Je vous conseille, répondit Haria d'un ton courroucé, de m'adresser de pareils discours ! Vraiment, il
sied bien à un misérable cadet de Gascogne, que j'ai tiré d'un galetas qui n'était pas assez bon pour mes

chiens, de faire ici le délicat ! On parfumait apparemment vos draps, mon petit seigneur, quand vous

logiez en chambre garnie. Sachez, une bonne fois pour toujours, que mes chiens étaient longtemps avant

vous en possession de mon lit, et que vous pouvez en sortir, ou vous résoudre à le partager avec eux. "

" La déclaration était précise, et nos chiens restèrent maîtres de leur poste ; mais une nuit que nous
reposions tous, Sindor en se retournant, frappa malheureusement du pied Zinzoline. La levrette, qui

n'était point faite à ces traitements, lui mordit le gras de la jambe, et madame fut aussitôt réveillée par les

cris de Sindor.

" - Qu'avez vous donc ? monsieur ? lui dit-elle ; il semble qu'on vous égorge. Rêvez-vous ?

- Ce sont vos chiens, madame, lui répondit Sindor, qui me dévorent, et votre levrette vient de m'emporter
un morceau de la jambe.

- N'est-ce que cela ? dit Haria en se retournant, vous faites bien du bruit pour rien. "

" Sindor, piqué de ce discours, sortit du lit, jurant de ne point y remettre le pied que la meute n'en fût
bannie. Il employa des amis communs pour obtenir l'exil des chiens ; mais tous échouèrent dans cette

négociation importante. Haria leur répondit : " Que Sindor était un freluquet qu'elle avait tiré d'un grenier

qu'il partageait avec des souris et des rats ; qu'il ne lui convenait point de faire tant le difficile ; qu'il

dormait toute la nuit ; qu'elle aimait ses chiens ; qu'ils l'amusaient ; qu'elle avait pris goût à leurs caresses

dès la plus tendre enfance, et qu'elle était résolue de ne s'en séparer qu'à la mort. Encore dites-lui,

continua-t-elle en s'adressant aux médiateurs, que s'il ne se soumet humblement à mes volontés, il s'en

repentira toute sa vie ; que je rétracterai la donation que je lui ai faite, et que je l'ajouterai aux sommes

que je laisse par mon testament pour la subsistance et l'entretien de mes chers enfants. "

" Entre nous, ajoutait le bijou, il fallait que Sindor fût un gros sot d'espérer qu'on ferait pour lui ce que
n'avaient pu obtenir vingt amants, un directeur, un confesseur, avec une kyrielle de brahmines, qui tous y

avaient perdu leur latin. Cependant, toutes les fois que Sindor rencontrait nos animaux, il lui prenait des

impatiences qu'il avait peine à contenir. Un jour l'infortunée Zinzoline lui tomba sous la main ; il la saisit

par le col, et la jeta par la fenêtre : la pauvre bête mourut de sa chute. Ce fut alors qu'il se fit un beau

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