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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets
plus de temps à m'accorder. "
Mangogul lui répondit qu'il n'avait rien de mieux à faire que de profiter de ses idées philosophiques ; que la métaphysique d'une sultane de vingt-deux ans ne devait pas être moins singulière que la morale d'un sultan de son âge.
Mais Mirzoza appréhendant qu'il n'y eût de la complaisance de la part de Mangogul, lui demanda quelque temps pour se préparer, et fournit ainsi au sultan un prétexte pour voler où son impatience pouvait l'appeler.
CHAPITRE XXVI. DIXIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.. LES GREDINS.
MANGOGUL se transporta sur-le-champ chez Haria ; et comme il parlait très volontiers seul, il disait en soi-même : " Cette femme ne se couche point sans ses quatre mâtins ; et les bijoux ne savent rien de ces animaux, ou le sien m'en dira quelque chose ; car, Dieu merci, on n'ignore point qu'elle aime ses chiens à l'adoration. "
Il se trouva dans l'antichambre d'Haria, sur la fin de ce monologue, et pressentit de loin que madame reposait avec sa compagnie ordinaire. C'était un petit gredin, une danoise et deux doguins. Le sultan tira sa tabatière, se précautionna de deux prises de son tabac d'Espagne, et s'approcha d'Haria. Elle dormait ; mais la meute, qui avait l'oreille au guet, entendant quelque bruit, se mit à aboyer, et la réveilla. " Taisez-vous, mes enfants, leur dit-elle d'un ton si doux, qu'on ne pouvait la soupçonner de parler à ses filles ; dormez, dormez, et ne troublez point mon repos ni le vôtre. "
Jadis Haria fut jeune et jolie ; elle eut des amants de son rang ; mais ils s'éclipsèrent plus vite encore que ses grâces. Pour se consoler de cet abandon, elle donna dans une espèce de faste bizarre, et ses laquais étaient les mieux tournés de Banza. Elle vieillit de plus en plus ; les années la jetèrent dans la réforme ; elle se restreignit à quatre chiens et à deux brahmines et devint un modèle d'édification. En effet, la satire la plus envenimée n'avait pas là de quoi mordre, et Haria jouissait en paix, depuis plus de dix ans, d'une haute réputation de vertu, et de ces animaux. On savait même sa tendresse si décidée pour les gredins, qu'on ne soupçonnait plus les brahmines de la partager.
Haria réitéra sa prière à ses bêtes, et elles eurent la complaisance d'obéir. Alors Mangogul porta la main sur son anneau, et le bijou suranné se mit à raconter la dernière de ses aventures. Il y avait si longtemps que les premières s'étaient passées, qu'il en avait presque perdu la mémoire. " Retire-toi, Médor, dit-il d'une voix enrouée ; tu me fatigues. J'aime mieux Lisette ; je la trouve plus douce. " Médor, à qui la voix du bijou était inconnue, allait toujours son train ; mais Haria se réveillant, continua. " Ote-toi donc, petit fripon, tu m'empêches de reposer. Cela est bon quelquefois ; mais trop est trop. " Médor se retira, Lisette prit sa place, et Haria se rendormit.
Mangogul, qui avait suspendu l'effet de son anneau, le retourna, et le très antique bijou, poussant un soupir profond, se mit à radoter et dit : " Ah ! que je suis fâché de la mort de la grande levrette ! c'était bien la meilleure petite femme, la créature la plus caressante ; elle ne cessait de m'amuser : c'était tout esprit et toute gentillesse ; vous n'êtes que des bêtes en comparaison. Ce vilain monsieur l'a tuée... la pauvre Zinzoline ; je n'y pense jamais sans avoir la larme à l'oeil... Je crus que ma maîtresse en mourrait. Elle passa deux jours sans boire et sans manger ; la cervelle lui en tournait : jugez de sa douleur. Son directeur, ses amis, ses gredins même ne m'approchèrent pas. Ordre à ses femmes de refuser l'entrée de
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