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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

- Le système d'Orcotome est extravagant, n'en déplaise au célèbre Hiragu son confrère ; cependant je
trouve du sens dans les réponses qu'il a faites aux objections qui lui ont été proposées. Si j'accordais une

âme aux femmes, je supposerais volontiers, avec lui, que les bijoux ont parlé de tout temps, bas à la

vérité, et que l'effet de l'anneau du génie Cucufa se réduit à leur hausser le ton. Cela posé, rien ne serait

plus facile que de vous définir toutes tant que vous êtes :

" La femme sage, par exemple, serait celle dont le bijou est muet, ou n'en est pas écouté.

" La prude, celle qui fait semblant de ne pas écouter son bijou.

" La galante, celle à qui le bijou demande beaucoup, et qui lui accorde trop.

" La voluptueuse, celle qui écoute son bijou avec complaisance.

" La courtisane, celle à qui son bijou demande à tout moment, et qui ne lui refuse rien.

" La coquette, celle dont le bijou est muet, ou n'en est point écouté ; mais qui fait espérer à tous les
hommes qui l'approchent, que son bijou parlera quelque jour, et qu'elle pourra ne pas faire la sourde

oreille.

" Eh bien ! délices de mon âme, que pensez-vous de mes définitions ?

- Je pense, dit la favorite, que Votre Hautesse a oublié la femme tendre.

- Si je n'en ai point parlé, répondit le sultan, c'est que je ne sais pas encore bien ce que c'est, et que
d'habiles gens prétendent que le mot tendre, pris sans aucun rapport au bijou, est vide de sens.

- Comment ! vide de sens ? s'écria Mirzoza. Quoi ! il n'y a point de milieu ; et il faut absolument qu'une
femme soit prude, galante, coquette, voluptueuse ou libertine ?

- Délices de mon âme, dit le sultan, je suis prêt à convenir de l'inexactitude de mon énumération, et
j'ajouterai la femme tendre aux caractères précédents ; mais à condition que vous m'en donnerez une

définition qui ne retombe dans aucune des miennes.

- Très volontiers, dit Mirzoza. Je compte en venir à bout sans sortir de votre système.

- Voyons, ajouta Mangogul.

- Eh bien ! reprit la favorite... La femme tendre est celle...

- Courage, Mirzoza, dit Mangogul.

- Oh ! ne me troublez point, s'il vous plaît. La femme tendre est celle... qui a aimé sans que son bijou
parlât, ou... dont le bijou n'a jamais parlé qu'en faveur du seul homme qu'elle aimait. "

Il n'eût pas été galant au sultan de chicaner la favorite, et de lui demander ce qu'elle entendait par aimer ;
aussi n'en fit-il rien. Mirzoza prit son silence pour un aveu, et ajouta, toute fière de s'être tirée d'un pas

qui lui paraissait difficile : " Vous croyez, vous autres hommes, parce que nous n'argumentons pas, que

nous ne raisonnons point. Apprenez une bonne fois que nous trouverions aussi facilement le faux de vos

paradoxes, que vous celui de nos raisons, si nous voulions nous en donner la peine. Si Votre Hautesse

était moins pressée de satisfaire sa curiosité sur les gredins, je lui donnerais à mon tour un petit

échantillon de ma philosophie. Mais elle n'y perdra rien ; ce sera pour quelqu'un de ces jours, qu'elle aura

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