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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

Mirzoza ne savait que répondre à ces questions.

" Mais, lui disait-elle, on a un chien comme un perroquet ou un serin. Il est peut-être ridicule de s'attacher
aux animaux ; mais il n'est pas étrange qu'on en ait : ils amusent quelquefois, et ne nuisent jamais. Si on

leur fait des caresses, c'est qu'elles sont sans conséquence. D'ailleurs, croyez-vous, prince, qu'un amant se

contentât d'un baiser tel qu'une femme le donne à son gredin ?

- Sans doute, je le crois, dit le sultan. Il faudrait, parbleu, qu'il fût bien difficile, s'il n'en était pas
satisfait. "

Une des femmes de Mirzoza, qui avait gagné l'affection du sultan et de la favorite par de la douceur, des
talents et du zèle, dit : " Ces animaux sont incommodes et malpropres ; ils tachent les habits, gâtent les

meubles, arrachent les dentelles, et font en un quart d'heure plus de dégât qu'il n'en faudrait pour attirer la

disgrâce de la femme de chambre la plus fidèle ; cependant on les garde.

- Quoique, selon madame, ils ne soient bons qu'à cela ; ajouta le sultan.

- Prince, répondit Mirzoza, nous tenons à nos fantaisies ; et il faut que, d'avoir un gredin, c'en soit une,
telle que nous en avons beaucoup d'autres, qui ne seraient plus des fantaisies, si l'on en pouvait rendre

raison. Le règne des singes est passé ; les perruches se soutiennent encore. Les chiens étaient tombés ; les

voilà qui se relèvent. Les écureuils ont eu leur temps ; et il en est des animaux comme il en a été

successivement de l'italien, de l'anglais, de la géométrie, des prétintailles, et des falbalas.

- Mirzoza, répliqua le sultan en secouant la tête, n'a pas là-dessus toutes les lumières possibles ; et les
bijoux...

- Votre Hautesse ne va-t-elle pas s'imaginer, dit la favorite, qu'elle apprendra du bijou d'Haria pourquoi
cette femme, qui a vu mourir son fils, une de ses filles et son époux sans verser une larme, a pleuré

pendant quinze jours la perte de son doguin ?

- Pourquoi non ? répondit Mangogul.

- Vraiment, dit Mirzoza, si nos bijoux pouvaient expliquer toutes nos fantaisies, ils seraient plus savants
que nous-mêmes.

- Et qui vous le dispute ? repartit le sultan. Aussi crois-je que le bijou fait faire à une femme cent choses
sans qu'elle s'en aperçoive ; et j'ai remarqué dans plus d'une occasion, que telle qui croyait suivre sa tête,

obéissait à son bijou. Un grand philosophe plaçait l'âme, la nôtre s'entend, dans la glande pinéale. Si j'en

accordais une aux femmes, je sais bien, moi, où je la placerais.

- Je vous dispense de m'en instruire, reprit aussitôt Mirzoza.

- Mais vous me permettrez au moins, dit Mangogul, de vous communiquer quelques idées que mon
anneau m'a suggérées sur les femmes, dans la supposition qu'elles ont une âme. Les épreuves que j'ai

faites de ma bague m'ont rendu grand moraliste. Je n'ai ni l'esprit de La Bruyère, ni la logique de

Port-Royal, ni l'imagination de Montaigne, ni la sagesse de Charron ; mais j'ai recueilli des faits qui leur

manquaient peut-être.

- Parlez, prince, répondit ironiquement Mirzoza : je vous écouterai de toutes mes oreilles. Ce doit être
quelque chose de curieux, que les essais de morale d'un sultan de votre âge !

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