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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets
Mangogul s'en revenait dans son palais, occupé des ridicules que les femmes se donnent, lorsqu'ils se trouva, soit distraction de sa part, soit méprise de son anneau, sous les portiques du somptueux édifice que Thélis a décoré des riches dépouilles de ses amants. Il profita de l'occasion pour interroger son bijou.
Thélis était femme de l'émir Sambuco, dont les ancêtres avaient régné dans la Guinée. Sambuco s'était acquis de la considération dans le Congo par cinq ou six victoires célèbres qu'il avait remportées sur les ennemis d'Erguebzed. Non moins habile négociateur que grand capitaine, il avait été chargé des ambassades les plus distinguées et s'en était tiré supérieurement. Il vit Thélis au retour de Loango et il en fut épris. Il touchait alors à la cinquantaine et Thélis ne passait pas vingt-cinq ans. Elle avait plus d'agréments que de beauté ; les femmes disaient qu'elle était très bien et les hommes la trouvaient adorable. De puissants partis l'avaient recherchée ; mais soit qu'elle eût déjà ses vues, soit qu'il y eût entre elle et ses soupirants disproportion de fortune, ils avaient tous été refusés. Sambuco la vit, mit à ses pieds des richesses immenses, un nom, des lauriers et des titres qui ne le cédaient qu'à ceux des souverains, et l'obtint.
Thélis fut ou parut vertueuse pendant six semaines entières après son mariage ; mais un bijou né voluptueux se dompte rarement de lui-même, et un mari quinquagénaire, quelque héros qu'il soit d'ailleurs, est un insensé, s'il se promet de vaincre cet ennemi. Quoique Thélis mît dans sa conduite de la prudence, ses premières aventures ne furent point ignorées. C'en fut assez dans la suite pour lui en supposer de secrètes, et Mangogul, curieux de ses vérités, se hâta de passer du vestibule de son palais dans son appartement.
On était au milieu de l'été : il faisait une chaleur extrême, et Thélis, après le dîner, s'était jetée sur un lit de repos, dans un arrière-cabinet orné de glaces et de peintures. Elle dormait, et sa main était encore appuyée sur un recueil de contes persans qui l'avaient assoupie.
Mangogul la contempla quelque temps, convint qu'elle avait des grâces, et tourna sa bague sur elle. " Je m'en souviens encore, comme si j'y étais, dit incontinent le bijou de Thélis : neuf preuves d'amour eu quatre heures. Ah ! quels moments ! que Zermounzaïd est un homme divin ! Ce n'est point là le vieux et glacé Sambuco. Cher Zermounzaïd, j'avais ignoré les vrais plaisirs, le bien réel ; c'est toi qui me l'as fait connaître. "
Mangogul, qui désirait s'instruire des particularités du commerce de Thélis avec Zermounzaïd, que le bijou lui dérobait, en ne s'attachant qu'à ce qui frappe le plus un bijou, frotta quelque temps le chaton de sa bague contre sa veste, et l'appliqua sur Thélis, tout étincelant de lumière. L'effet en parvint bientôt jusqu'à son bijou, qui mieux instruit de ce qu'on lui demandait, reprit d'un ton plus historique :
" Sambuco commandait l'armée du Monoémugi, et je le suivais en campagne. Zermounzaïd servait sous lui en qualité de colonel, et le général, qui l'honorait de sa confiance, nous avait mis sous son escorte. Le zélé Zermounzaïd ne désempara pas de son poste : il lui parut trop doux, pour le céder à quelque autre ; et le danger de le perdre fut le seul qu'il craignit de toute la campagne.
" Pendant le quartier d'hiver, je reçus quelques nouveaux hôtes, Cacil, Jékia, Almamoum, Jasub, Sélim, Manzora, Néreskim, tous militaires que Zermounzaïd avait mis à la mode, mais qui ne le valaient pas. Le crédule Sambuco s'en reposait de la vertu de sa femme sur elle-même, et sur les soins de Zermounzaïd ; et tout occupé des détails immenses de la guerre, et des grandes opérations qu'il méditait pour la gloire du Congo, il n'eut jamais le moindre soupçon que Zermounzaïd le trahît et que Thélis lui fût infidèle.
" La guerre continua ; les armées rentrèrent en campagne, et nous reprîmes nos litières. Comme elles
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