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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

plus... Ahi... ahi... J'étouffe. "

Zélaïs se sentit aussitôt suffoquer : son visage pâlit, sa gorge s'enfla, et elle tomba, les yeux fermés et la
bouche entrouverte, entre les bras de ceux qui l'environnaient.

Partout ailleurs Zélaïs eût été promptement soulagée. Il ne s'agissait que de la débarrasser de sa muselière
et de rendre à son bijou la respiration ; mais le moyen de lui porter une main secourable en présence de

Mangogul ! " Vite, vite, des médecins, s'écriait le sultan ; Zélaïs se meurt. "

Des pages coururent au palais et revinrent, les docteurs s'avançant gravement sur leurs traces ; Orcotome
était à leur tête. Les uns opinèrent pour la saignée, les autres pour le kermès ; mais le pénétrant Orcotome

fit transporter Zélaïs dans un cabinet voisin, la visita et coupa les courroies de son caveçon. Ce bijou

emmuselé fut un de ceux qu'il se vanta d'avoir vu dans le paroxysme.

Cependant le gonflement était excessif, et Zélaïs eût continué de souffrir si le sultan n'eût eu pitié de son
état. Il retourna sa bague ; les humeurs se remirent en équilibre ; Zélaïs revint, et Orcotome s'attribua le

miracle de cette cure.

L'accident de Zélaïs et l'indiscrétion de son médecin discréditèrent beaucoup les muselière. Orcotome,
sans égard pour les intérêts d'Éolipile se proposa d'élever sa fortune sur les débris de la sienne ; se fit

annoncer pour médecin attitré des bijoux enrhumés ; et l'on voit encore son affiche dans les rues

détournées. Il commença par gagner de l'argent et finit par être méprisé.

Le sultan s'était fait un plaisir de rabattre la présomption de l'empirique. Orcotome se vantait-il d'avoir
réduit au silence quelque bijou qui n'avait jamais soufflé le mot ? Mangogul avait la cruauté de le faire

parler. On en vint jusqu'à remarquer que tout bijou qui s'ennuyait de se taire n'avait qu'à recevoir deux ou

trois visites d'Orcotome. Bientôt on le mit, avec Éolipile, dans la classe des charlatans ; et tous deux y

demeureront jusqu'à ce qu'il plaise à Brahma de les en tirer.

On préféra la honte à l'apoplexie. " On meurt de celle-ci, " disait-on. On renonça donc aux muselières ;
on laissa parler les bijoux, et personne n'en mourut.

CHAPITRE XXIII. HUITIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.. LES VAPEURS.

Il y eut un temps, comme on voit, que les femmes, craignant que leurs bijoux ne parlassent, étaient
suffoquées, se mouraient : mais il en vint un autre, qu'elles se mirent au-dessus de cette frayeur, se

défirent des muselières et n'eurent plus que des vapeurs.

La favorite avait, entre ses complaisantes, une fille singulière. Son humeur était charmante, quoique
inégale. Elle changeait de visage dix fois par jour ; mais quel que fût celui qu'elle prît, il plaisait. Unique

dans sa mélancolie, ainsi que dans sa gaieté, il lui échappait, dans ses moments les plus extravagants, des

propos d'un sens exquis ; et il lui venait, dans les accès de sa tristesse, des extravagances très

réjouissantes.

Mirzoza s'était si bien faite à Callirhoé, c'était le nom de cette jeune folle, qu'elle ne pouvait presque s'en
passer. Une fois que le sultan se plaignait à la favorite de je ne sais quoi d'inquiet et de froid qu'il lui

remarquait :

" Prince, lui dit-elle, embarrassée de ses reproches, sans mes trois bêtes, mon serin, ma chartreuse et

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