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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

- Vous nous faites payer la nouveauté...

- Je vous jure, mesdames, que cet argent troqué...

- Il est vrai qu'elles sont joliment travaillées ; mais dix ducats, c'est une somme...

- Je n'en rabattrai rien.

- Nous irons chez Éolipile.

- Vous le pouvez, mesdames : mais il y a ouvrier et ouvrier, muselières et muselières. "

Frénicol tint ferme, et Zélide en passa par là. Elle paya les deux muselières ; et le bijoutier s'en retourna,
bien persuadé qu'elles leur seraient trop courtes et qu'elles ne tarderaient pas à lui revenir pour le quart de

ce qu'il les avait vendues. Il se trompa. Mangogul ne s'étant point trouvé à portée de tourner sa bague sur

ces deux femmes, il ne prit aucune envie à leurs bijoux de parler plus haut qu'à l'ordinaire, heureusement

pour elles ; car Zélide, ayant essayé sa muselière, la trouva de moitié trop petite. Cependant elle ne s'en

défit pas, imaginant presque autant d'inconvénient à la changer qu'à ne s'en point servir.

On a su ces circonstances d'une de ses femmes, qui les dit en confidence à son amant, qui les redit en
confidence à d'autres, qui les confièrent sous le secret à tout Banza. Frénicol parla de son côté ; l'aventure

de nos dévotes devint publique et occupa quelque temps les médisants du Congo.

Zélide en fut inconsolable. Cette femme, plus à plaindre qu'à blâmer, prit son brahmine en aversion,
quitta son époux et s'enferma dans un couvent. Pour Sophie, elle leva le masque, brava les discours, mit

du rouge et des mouches, se répandit dans le grand monde et eut des aventures.

CHAPITRE XXII. SEPTIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.. LE BIJOU SUFFOQUÉ.

Quoique les bourgeoises de Banza se doutassent que les bijoux de leur espèce n'auraient pas l'honneur de
parler, toutes cependant se munirent de muselières. On eut à Banza sa muselière, comme on prend ici le

deuil de cour.

En cet endroit, l'auteur africain remarque avec étonnement que la modicité du prix et la roture des
muselières n'en firent point cesser la mode au sérail. " Pour cette fois, dit-il, l'utilité l'emporta sur le

préjugé. "

Une réflexion aussi commune ne valait pas la peine qu'il se répétât : mais il m'a semblé que c'était le
défaut de tous les anciens auteurs du Congo, de tomber dans des redites, soit qu'ils se fussent proposé de

donner ainsi un air de vraisemblance et de facilité à leurs productions ; soit qu'ils n'eussent pas, à

beaucoup près, autant de fécondité que leurs admirateurs le supposent.

Quoi qu'il en soit, un jour, Mangogul, se promenant dans ses jardins, accompagné de toute sa cour,
s'avisa de tourner sa bague sur Zélaïs. Elle était jolie et soupçonnée de plusieurs aventures ; cependant

son bijou ne fit que bégayer et ne proféra que quelques mots entrecoupés qui ne signifiaient rien et que

les persifleurs interprétèrent comme ils voulurent... " Ouais, dit le sultan, voici un bijou qui a la parole

bien malaisée. Il faut qu'il y ait ici quelque chose qui lui gêne la prononciation. Il appliqua donc plus

fortement son anneau. Le bijou fit un second effort pour s'exprimer ; et, surmontant en partie l'obstacle

qui lui fermait la bouche, on entendit, très distinctement : " Ahi...ahi...J'ét...j'ét...j'étouffe. Je n'en puis

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