bibliotheq.net - littérature française
 

Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

avec ses ministres, des guerres à soutenir, et le maniement des affaires, l'instruisirent en fort peu de temps
de ce qui lui restait à savoir au sortir des mains de ses pédagogues ; et c'était quelque chose.

Cependant Mangogul acquit en moins de dix années la réputation de grand homme. Il gagna des
batailles, força des villes, agrandit son empire, pacifia ses provinces, répara le désordre de ses finances,

fit refleurir les sciences et les arts, éleva des édifices, s'immortalisa par d'utiles établissements, raffermit

et corrigea la législation, institua même des académies ; et, ce que son université ne put jamais

comprendre, il acheva tout cela sans savoir un seul mot de latin.

Mangogul ne fut pas moins aimable dans son sérail que grand sur le trône. Il ne s'avisa point de régler sa
conduite sur les usages ridicules de son pays. Il brisa les portes du palais habité par ses femmes ; il en

chassa ces gardes injurieux de leur vertu ; il s'en fia prudemment à elles-mêmes de leur fidélité : on

entrait aussi librement dans leurs appartements que dans aucun couvent de chanoinesses de Flandres ; et

on y était sans doute aussi sage. Le bon sultan que ce fut ! il n'eut jamais de pareils que dans quelques

romans français. Il était doux, affable, enjoué, galant, d'une figure charmante, aimant les plaisirs, fait

pour eux, et renfermait dans sa tête plus d'esprit qu'il n'y en avait eu dans celles de tous ses prédécesseurs

ensemble.

On juge bien qu'avec un si rare mérite, beaucoup de femmes aspirèrent à sa conquête : quelques-unes
réussirent. Celles qui manquèrent son coeur, tâchèrent de s'en consoler avec les grands de sa cour. La

jeune Mirzoza fut du nombre des premières. Je ne m'amuserai point à détailler les qualités et les charmes

de Mirzoza ; l'ouvrage serait sans fin, et je veux que cette histoire en ait une.

CHAPITRE III. QU'ON PEUT REGARDER . COMME LE PREMIER DE CETTE HISTOIRE.

Mirzoza fixait Mangogul depuis plusieurs années. Ces amants s'étaient dit et répété mille fois tout ce
qu'une passion violente suggère aux personnes qui ont le plus d'esprit. Ils en étaient venus aux

confidences ; et ils se seraient fait un crime de se dérober la circonstance de leur vie la plus minutieuse.

Ces suppositions singulières : " Si le ciel qui m'a placé sur le trône m'eût fait naître dans un état obscur,

eussiez-vous daigné descendre jusqu'à moi, Mirzoza m'eût-elle couronné ?... Si Mirzoza venait à perdre

le peu de charmes qu'on lui trouve, Mangogul l'aimerait-il toujours ? " ces suppositions, dis-je, qui

exercent les amants ingénieux, brouillent quelquefois les amants délicats, et font mentir si souvent les

amants les plus sincères, étaient usées pour eux.

La favorite, qui possédait au souverain degré le talent si nécessaire et si rare de bien narrer, avait épuisé
l'histoire scandaleuse de Banza. Comme elle avait peu de tempérament, elle n'était pas toujours disposée

à recevoir les caresses du sultan, ni le sultan toujours d'humeur à lui en proposer. Enfin il y avait des

jours où Mangogul et Mirzoza avaient peu de choses à dire, presque rien à faire, et où sans s'aimer moins,

ils ne s'amusaient guère. Ces jours étaient rares ; mais il y en avait, et il en vint un.

Le sultan était étendu nonchalamment sur une duchesse, vis-à-vis de la favorite qui faisait des noeuds
sans dire mot. Le temps ne permettait pas de se promener. Mangogul n'osait proposer un piquet ; il y

avait près d'un quart d'heure que cette situation maussade durait, lorsque le sultan dit en bâillant à

plusieurs reprises :

" Il faut avouer que Géliote a chanté comme un ange...

< page précédente | 5 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.