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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets
- Partez, ma chère, continua Sophie ; pour moi, je reste... Mais à propos, je vous conseille de vous pourvoir de quelque secret, pour empêcher votre bijou de babiller en route.
- En vérité, reprit Zélide, la plaisanterie est ici de bien mauvaise grâce ; et votre intrépidité...
- Vous vous trompez, Zélide, il n'y a point d'intrépidité dans mon fait. Laisser prendre aux choses un train dont on ne peut les détourner, c'est résignation. Je vois qu'il faut être déshonorée ; eh bien ! déshonorée pour déshonorée, je m'épargnerai du moins de l'inquiétude le plus que je pourrai.
- Déshonorée ! reprit Zélide, fondant en larmes ; déshonorée ! Quel coup ! Je n'y puis résister... Ah, maudit bonze ! c'est toi qui m'as perdue. J'aimais mon époux ; j'étais née vertueuse ; je l'aimerais encore, si tu n'avais abusé de ton ministère et de ma confiance, Déshonorée ! chère Sophie.., "
Elle ne put achever. Les sanglots lui coupèrent la parole ; et elle tomba sur un canapé, presque désespérée. Zélide ne reprit l'usage de la voix que pour s'écrier douloureusement : " Ah ! ma chère Sophie, j'en mourrai... Il faut que j'en meure. Non, je ne survivrai jamais à ma réputation...
- Mais, Zélide, ma chère Zélide, ne vous pressez pourtant pas de mourir ; peut-être que.., lui dit Sophie.
- Il n'y a peut-être qui tienne ; il faut que j'en meure...
- Mais peut-être qu'on pourrait...
- On ne pourra rien, vous dis-je... Mais parlez, ma chère, que pourrait-on ?
- Peut-être qu'on pourrait empêcher un bijou de parler.
- Ah ! Sophie, vous cherchez à me soulager par de fausses espérances ; vous me trompez.
- Non, non, je ne vous trompe point ; écoutez-moi seulement, au lieu de vous désespérer comme une folle. J'ai entendu parler de Frénicol, d'Éolipile, de bâillons et de muselières.
- Eh, qu'ont de commun Frénicol, Éolipile et les muselières, avec le danger qui nous menace ? Qu'a à faire ici mon bijoutier ? et qu'est-ce qu'une muselière ?
- Le voici, ma chère. Une muselière est une machine imaginée par Frénicol, approuvée par l'académie et perfectionnée par Éolipile, qui se fait toutefois les honneurs de l'invention.
- Eh bien ! cette machine imaginée par Frénicol, approuvée par l'académie et perfectionnée par ce benêt d'Éolipile ?...
- Oh ! vous êtes d'une vivacité qui passe l'imagination. Eh bien ! cette machine s'applique et rend un bijou discret, malgré qu'il en ait...
- Serait-il bien vrai, ma chère ?
- On le dit.
- Il faut savoir cela, reprit Zélide, et sur-le-champ. "
Elle sonna ; une de ses femmes parut ; et elle envoya chercher Frénicol. " Pourquoi pas Éolipile ? dit Sophie.
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