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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

C'était après dîner ; Mirzoza faisait des noeuds, et Mangogul, étalé sur un sofa, les yeux à demi fermés,
établissait doucement sa digestion. Il avait passé une bonne heure dans le silence et le repos, lorsqu'il dit

à la favorite : " Madame se sentirait-elle disposée à m'écouter ?

- C'est selon.

- Mais, après tout, comme vous me l'avez dit avec autant de jugement que de politesse, que m'importe
que vous m'écoutiez ou non ? "

Mirzoza sourit, et Mangogul dit : " Qu'on m'apporte le journal de mes voyageurs, et surtout qu'on ne
déplace pas les marques que j'y ai faites ou par ma barbe... "

On lui présente le journal ; il l'ouvre et lit : " Les insulaires n'étaient point faits comme on l'est ailleurs.
Chacun avait apporté en naissant des signes de sa vocation : aussi en général on y était ce qu'on devait

être. Ceux que la nature avait destinés à la géométrie avaient les doigts allongés en compas ; mon hôte

était de ce nombre. Un sujet propre à l'astronomie avait les yeux en colimaçon ; à la géographie, la tête en

globe ; à la musique ou acoustique, les oreilles en cornets ; à l'arpentage, les jambes en jalons ; à

l'hydraulique... " Ici le sultan s'arrêta ; et Mirzoza lui dit : " Eh bien ! à l'hydraulique ?... " Mangogul lui

répondit : " C'est vous qui le demandez ; le bijou en ajoutoir, et pissait en jet d'eau ; à la chimie, le nez en

alambic ; à l'anatomie, l'index en scalpel ; aux mécaniques, les bras en lime ou en scie, etc. "

Mirzoza ajouta : " Il n'en était pas chez ce peuple comme parmi nous, où tels qui, n'ayant reçu de Brahma
que des bras nerveux, semblaient être appelés à la charrue, tiennent le timon de votre État, siègent dans

vos tribunaux, ou président dans votre académie ; où tel, qui ne voit non plus qu'une taupe, passe sa vie à

faire des observations, c'est-à-dire à une profession qui demande des yeux de lynx. "

Le sultan continua de lire. " Entre les habitants on en remarquait dont les doigts visaient au compas, la
tête au globe, les yeux au télescope, les oreilles au cornet ; ces hommes-ci, dis-je à mon hôte, sont

apparemment vos virtuoses, de ces hommes universels qui portent sur eux l'affiche de tous les talents. "

Mirzoza interrompit le sultan, et dit : " Je gage que je sais la réponse de l'hôte...

MANGOGUL

Et quelle est-elle ?

MIRZOZA.

Il répondit que ces gens, que la nature semble avoir destinés à tout, n'étaient bons à rien.

MANGOGUL.

Par Brahma, c'est cela ; en vérité, sultane, vous avez bien de l'esprit. Mon voyageur ajoute que cette
conformation des insulaires donnait au peuple entier un certain air automate ; quand ils marchent, on

dirait qu'ils arpentent ; quand ils gesticulent, ils ont l'air de décrire des figures ; quand ils chantent, ils

déclament avec emphase.

MIRZOZA.

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