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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

autres hommes ; et je n'en suis pas plus éclairé sur l'avenir, que le plus ignorant de vos sujets.

- Mais, reprit le sultan, n'êtes-vous pas astrologue ?

- Magnanime prince, répondit Codindo, je n'ai point cet honneur.

- Eh ! que diable êtes-vous donc ? lui répliqua le vieux mais bouillant Erguebzed.

- Aruspice !

- Oh ! parbleu, je n'imaginais pas que vous en eussiez eu la pensée. Croyez-moi, seigneur Codindo,
laissez manger en repos vos poulets, et prononcez sur le sort de mon fils, comme vous fîtes dernièrement

sur le rhume de la perruche de ma femme. "

A l'instant Codindo tira de sa poche une loupe, prit l'oreille gauche de l'enfant ; frotta ses yeux, tourna et
retourna ses besicles, lorgna cette oreille, en fit autant du côté droit, et prononça : que le règne du jeune

prince serait heureux s'il était long.

" Je vous entends, reprit Erguebzed : mon fils exécutera les plus belles choses du monde, s'il en a le
temps. Mais, morbleu, ce que je veux qu'on me dise, c'est s'il en aura le temps. Que m'importe à moi,

lorsqu'il sera mort, qu'il eût été le plus grand prince du monde s'il eût vécu ? Je vous appelle pour avoir

l'horoscope de mon fils, et vous me faites son oraison funèbre. "

Codindo répondit au prince qu'il était fâché de n'en pas savoir davantage ; mais qu'il suppliait Sa
Hautesse de considérer que c'en était bien assez pour le peu de temps qu'il était devin. En effet, le

moment d'auparavant qu'était Codindo ?

CHAPITRE II. ÉDUCATION DE MANGOGUL.

Je passerai légèrement sur les premières années de Mangogul. L'enfance des princes est la même que
celle des autres hommes, à cela près qu'il est donné aux princes de dire une infinité de jolies choses avant

que de savoir parler. Aussi le fils d'Erguebzed avait à peine quatre ans, qu'il avait fourni la matière d'un

Mangogulana. Erguebzed qui était un homme de sens, et qui ne voulait pas que l'éducation de son fils fût

aussi négligée que la sienne l'avait été, appela de bonne heure auprès de lui, et retint à sa cour, par des

pensions considérables, ce qu'il y avait de grands hommes en tout genre dans le Congo ; peintres,

philosophes, poètes, musiciens, architectes, maîtres de danse, de mathématiques, d'histoire, maîtres en

fait d'armes, etc. Grâce aux heureuses dispositions de Mangogul, et aux leçons continuelles de ses

maîtres, il n'ignora rien de ce qu'un jeune prince a coutume d'apprendre dans les quinze premières années

de sa vie, et sut, à l'âge de vingt ans, boire, manger et dormir aussi parfaitement qu'aucun potentat de son

âge.

Erguebzed, à qui le poids des années commençait à faire sentir celui de la couronne, las de tenir les rênes
de l'empire, effrayé des troubles qui le menaçaient, plein de confiance dans les qualités supérieures de

Mangogul, et pressé par des sentiments de religion, pronostics certains de la mort prochaine ; ou de

l'imbécillité des grands, descendit du trône pour y placer son fils ; et ce bon prince crut devoir expier

dans la retraite les crimes de l'administration la plus juste dont il fût mémoire dans les annales du Congo.

Ce fut donc l'an du monde 1,500,000,003,200,001, de l'empire du Congo le 3,900,000,700,03, que
commença le règne de Mangogul, le 1,234,500 de sa race en ligne directe. Des conférences fréquentes

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