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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

place, et s'écrie : " Madame, cela ne se peut pas ; cela n'a pas le sens commun. Quiconque verra ce cul-là,
pour peu qu'il soit connaisseur, se moquera de vous et de moi. On sait bien qu'il faut delà là, un

intervalle ; mais on ne l'a jamais pratiqué de cette étendue. Trop est trop. Vous le voulez ?... "

LA DAME.

" Eh ! oui, je le veux, et finissons... "

À l'instant maître Anofore prend son crayon, marque sur les fesses de la dame des lignes correspondantes
à celles qu'il avait tirées sur le ruban ; il forme son trait carré, en haussant les épaules, et murmurant tout

bas : " Quelle mine cela aura ! mais c'est sa fantaisie. " Il ressaisit son vilebrequin, et dit : " Madame le

veut là ?

- Oui, là ; allez donc....

- Allons, madame.

- Qu'y a-t-il encore ?

- Ce qu'il y a ? c'est que cela ne se peut.

- Et pourquoi, s'il vous plaît ?

- Pourquoi ? c'est que vous tremblez, et que vous serrez les fesses ; c'est que j'ai perdu de vue mon trait
carré, et que je percerai trop haut ou trop bas. Allons, madame, un peu de courage.

- Cela vous est facile à dire ; montrez-moi votre mèche ; miséricorde !

- Je vous jure que c'est la plus petite de ma boutique. Tandis que nous parlons j'en aurais déjà percé une
demi-douzaine. Allons, madame, desserrez ; fort bien ; encore un peu ; encore un peu ; à merveille ;

encore, encore. " Cependant je voyais le menuisier narquois approcher tout doucement son vilebrequin. Il

allait... lorsqu'une fureur mêlée de pitié s'empare de moi. Je me débats ; je veux courir au secours de la

patiente : mais je me sens garrotté par les deux bras, et dans l'impossibilité de remuer. Je crie au

menuisier : " Infâme, coquin, arrête. " Mon cri est accompagné d'un si violent effort, que les liens qui

m'attachaient en sont rompus. Je m'élance sur le menuisier : je le saisis à la gorge. Le menuisier me dit :

" Qui es-tu ? à qui en veux-tu ? est-ce que tu ne vois pas qu'elle n'a point de cul ? Connais-moi ; je suis le

grand Anofore ; c'est moi qui fais des culs à ceux qui n'en ont point. Il faut que je lui en fasse un, c'est la

volonté de celui qui m'envoie ; et après moi, il en viendra un autre plus puissant que moi ; il n'aura pas un

vilebrequin ; il aura une gouge, et il achèvera avec sa gouge de lui restituer ce qui lui manque. Retire-toi,

profane ; ou par mon vilebrequin, ou par la gouge de mon successeur, je te...

- À moi ?

- À toi, oui, à toi... " A l'instant, de sa main gauche il fait bruire l'air de son instrument.

Et l'homme aux deux trous, que vous avez entendu jusqu'ici dit à l'homme aux deux nez :
" Qu'avez-vous ? vous vous éloignez.

- Je crains qu'en gesticulant, vous ne me cassiez un de mes nez. Continuez.

- Je ne sais plus où j'en étais.

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