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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

" Aglaé, dites-vous, la sage Aglaé !... " Elle-même. Tandis que Zima s'ennuyait ou s'égarait peut-être
avec le jeune bonze Alléluia, Aglaé s'amusait innocemment à m'instruire des aventures de Zaïde,

d'Alphane, de Fanni, etc., me fournissait le peu de traits qui me plaisent dans l'histoire de Mangogul, la

revoyait et m'indiquait les moyens de la rendre meilleure ; car si Aglaé est une des femmes les plus

vertueuses et les moins édifiantes du Congo, c'est aussi une des moins jalouses de bel esprit et des plus

spirituelles. Zima croirait-elle à présent avoir bonne grâce à faire la scrupuleuse ? Encore une fois, Zima,

prenez, lisez, et lisez tout : je n'en excepte pas même les discours du Bijou voyageur qu'on vous

interprétera, sans qu'il en coûte à votre vertu ; pourvu que l'interprète ne soit ni votre directeur ni votre

amant.

CHAPITRE PREMIER. NAISSANCE DE MANGOGUL.

Hiaouf Zélès Tanzaï régnait depuis longtemps dans la grande Chéchianée ; et ce prince voluptueux
continuait d'en faire les délices. Acajou, roi de Minutie, avait eu le sort prédit par son père. Zulmis avait

vécu. Le comte de... vivait encore. Splendide, Angola, Misapouf, et quelques autres potentats des Indes

et de l'Asie étaient morts subitement. Les peuples, las d'obéir à des souverains imbéciles, avaient secoué

le joug de leur postérité ; et les descendants de ces monarques malheureux erraient inconnus et presque

ignorés dans les provinces de leurs empires. Le petit-fils de l'illustre Schéhérazade s'était seul affermi sur

le trône ; et il était obéi dans le Mongol sous le nom de Schachbaam, lorsque Mangogul naquit dans le

Congo. Le trépas de plusieurs souverains fut, comme on voit, l'époque funeste de sa naissance.

Erguebzed son père n'appela point les fées autour du berceau de son fils, parce qu'il avait remarqué que la
plupart des princes de son temps, dont ces intelligences femelles avaient fait l'éducation, n'avaient été que

des sots. Il se contenta de commander son horoscope à un certain Codindo, personnage meilleur à

peindre qu'à connaître.

Codindo était le chef du collège des Aruspices de Banza, anciennement la capitale de l'empire.
Erguebzed lui faisait une grosse pension, et lui avait accordé, à lui et à ses descendants, en faveur du

mérite de leur grand-oncle, qui était excellent cuisinier, un château magnifique sur les frontières du

Congo. Codindo était chargé d'observer le vol des oiseaux et l'état du ciel, et d'en faire son rapport à la

cour ; ce dont il s'acquittait assez mal. S'il est vrai qu'on avait à Banza les meilleures pièces de théâtre et

les salles de spectacle les plus laides qu'il y eût dans toute l'Afrique, en revanche, on y avait le plus beau

collège du monde, et les plus mauvaises prédictions.

Codindo, informé de ce qu'on lui voulait au palais d'Erguebzed, partit fort embarrassé de sa personne ;
car le pauvre homme ne savait non plus lire aux astres que vous et moi : on l'attendait avec impatience.

Les principaux seigneurs de la cour s'étaient rendus dans l'appartement de la grande sultane. Les femmes,

parées magnifiquement, environnaient le berceau de l'enfant. Les courtisans s'empressaient à féliciter

Erguebzed sur les grandes choses qu'il allait sans doute apprendre de son fils. Erguebzed était père, et il

trouvait tout naturel qu'on distinguât dans les traits informes d'un enfant ce qu'il serait un jour. Enfin

Codindo arriva. " Approchez, lui dit Erguebzed : lorsque le ciel m'accorda le prince que vous voyez, je

fis prendre avec soin l'instant de sa naissance, et l'on a dû vous en instruire. Parlez sincèrement à votre

maître, annoncez-lui hardiment les destinées que le ciel réserve à son fils.

- Très magnanime sultan, répondit Codindo, le prince né de parents non moins illustres qu'heureux, ne
peut en avoir que de grandes et de fortunées : mais j'en imposerais à Votre Hautesse, si je me parais

devant elle d'une science que je n'ai point. Les astres se lèvent et se couchent pour moi comme pour les

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