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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

prouver en forme que l'événement était surnaturel, et qu'en attendant l'impression de leurs ouvrages, on

le soutiendrait dans les thèses, dans les conversations particulières, dans la direction des âmes et dans les
harangues publiques.

Mais s'ils convinrent unanimement que l'événement était surnaturel, cependant, comme on admettait dans
le Congo deux principes, et qu'on y professait une espèce de manichéisme, ils se divisèrent entre eux sur

celui des deux principes à qui l'on devait rapporter le caquet des bijoux.

Ceux qui n'étaient guère sortis de leurs cellules, et qui n'avaient jamais feuilleté que leurs livres,
attribuèrent le prodige à Brahma, " Il n'y a que lui, disaient-ils, qui puisse interrompre l'ordre de la

nature ; et les temps feront voir qu'il a, en tout ceci, des vues très profondes. "

Ceux, au contraire, qui fréquentaient les alcôves, et qu'on surprenait plus souvent dans une ruelle qu'on
ne les trouvait dans leurs cabinets, craignant que quelques bijoux indiscrets ne dévoilassent leur

hypocrisie, accusèrent de leur caquet Cadabra, divinité malfaisante, ennemie jurée de Brahma et de ses

serviteurs.

Ce dernier système souffrait de terribles objections, et ne tendait pas si directement à la réformation des
moeurs. Ses défenseurs mêmes ne s'en imposaient point là-dessus. Mais il s'agissait de se mettre à

couvert ; et, pour en venir à bout, la religion n'avait point de ministre qui n'eût sacrifié cent fois les

Pagodes et leurs autels.

Mangogul et Mirzoza assistaient régulièrement au service religieux de Brahma, et tout l'empire en était
informé par la gazette. Ils s'étaient rendus dans la grande mosquée, un jour qu'on y célébrait une des

solennités principales. Le brahmine chargé d'expliquer la loi monta dans la tribune aux harangues, débita

au sultan et à la favorite des phrases, des compliments et de l'ennui, et pérora fort éloquemment sur la

manière de s'asseoir orthodoxement dans les compagnies. Il en avait démontré la nécessité par des

autorités sans nombre, quand, saisi tout à coup d'un saint enthousiasme, il prononça cette tirade qui fit

d'autant plus d'effet qu'on ne s'y attendait point.

" Qu'entends-je dans tous les cercles ? Un murmure confus, un bruit inouï vient frapper mes oreilles.
Tout est perverti, et l'usage de la parole, que la bonté de Brahma avait jusqu'à présent affecté à la langue,

est, par un effet de sa vengeance, transporté à d'autres organes. Et quels organes ! vous le savez,

messieurs. Fallait-il encore un prodige pour te réveiller de ton assoupissement, peuple ingrat ! et tes

crimes n'avaient-ils pas assez de témoins, sans que leurs principaux instruments élevassent la voix ! Sans

doute leur mesure est comblée, puisque le courroux du ciel a cherché des châtiments nouveaux. En vain

tu t'enveloppais dans les ténèbres ; tu choisissais en vain des complices muets : les entends-tu

maintenant ? Ils ont de toutes parts déposé contre toi, et révélé ta turpitude à l'univers. Ô toi qui les

gouvernes par ta sagesse ! ô Brahma ! tes jugements sont équitables. Ta loi condamne le larcin, le

parjure, le mensonge et l'adultère ; elle proscrit et les noirceurs de la calomnie, et les brigues de

l'ambition, et les fureurs de la haine, et les artifices de la mauvaise foi. Tes fidèles ministres n'ont cessé

d'annoncer ces vérités à tes enfants, et de les menacer des châtiments que tu réservais dans ta juste colère

aux prévaricateurs ; mais en vain : les insensés se sont livrés à la fougue de leurs passions ; ils en ont

suivi le torrent ; ils ont méprisé nos avis ; ils ont ri de nos menaces ; ils ont traité nos anathèmes de

vains ; leurs vices se sont accrus, fortifiés, multipliés ; la voix de leur impiété est montée jusqu'à toi, et

nous n'avons pu prévenir le fléau redoutable dont tu les as frappés. Après avoir longtemps imploré ta

miséricorde, louons maintenant ta justice. Accablés sous tes coups, sans doute ils reviendront à toi et

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