bibliotheq.net - littérature française
 

Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

cafés, est-ce là gouverner un État ! avoir la lance au poing tout le jour, et passer les nuits à table !

- " Ah ! si j'étais sultan, " s'écriait un petit sénateur ruiné par le jeu, séparé d'avec sa femme, et dont les
enfants avaient la plus mauvaise éducation du monde : " si j'étais sultan, je rendrais le Congo bien

autrement florissant. Je voudrais être la terreur de mes ennemis et l'amour de mes sujets. En moins de six

mois, je remettrais en vigueur la police, les lois, l'art militaire et la marine. J'aurais cent vaisseaux de haut

bord. Nos landes seraient bientôt défrichées, et nos grands chemins réparés. J'abolirais ou du moins je

diminuerais de moitié les impôts. Pour les pensions, messieurs les beaux esprits, vous n'en tâteriez, ma

foi, que d'une dent. De bons officiers, Pongo Sabiam ! de bons officiers, de vieux soldats, des magistrats

comme nous autres, qui consacrons nos travaux et nos veilles à rendre aux peuples la justice : voilà les

hommes sur qui je répandrais mes bienfaits.

- Ne vous souvient-il plus, messieurs, ajoutait d'un ton capable un vieux politique édenté, en cheveux
plats, en pourpoint percé par le coude, et en manchettes déchirées, de notre grand empereur Abdelmalec,

de la dynastie des Abyssins, qui régnait il y a deux mille trois cent octante et cinq ans ? Ne vous

souvient-il plus comme quoi il fit empaler deux astronomes, pour s'être mécomptés de trois minutes dans

la prédiction d'une éclipse, et disséquer tout vif son chirurgien et son premier médecin, pour lui avoir

ordonné de la manne à contretemps ?

- Et puis je vous demande, continuait un autre, à quoi bon tous ces brahmines oisifs, cette vermine qu'on
engraisse de notre sang ? Les richesses immenses dont ils regorgent ne conviendraient-elles pas mieux à

d'honnêtes gens comme nous ? "

On entendait d'un autre côté : " Connaissait-on, il y a quarante ans, la nouvelle cuisine et les liqueurs de
Lorraine ? on s'est précipité dans un luxe qui annonce la destruction prochaine de l'empire, suite

nécessaire du mépris des Pagodes et de la dissolution des moeurs. Dans le temps qu'on ne mangeait à la

table du grand Kanoglou que de grosses viandes, et que l'on n'y buvait que du sorbet, quel cas aurait-on

fait des découpures, des vernis de Martin, et de la musique de Rameau ? Les filles d'Opéra n'étaient pas

plus inhumaines que de nos jours ; mais on les avait à bien meilleur prix. Le prince, voyez-vous, gâte

bien des choses. Ah ! si j'étais sultan !

- Si tu étais sultan, répondit vivement un vieux militaire qui était échappé aux dangers de la bataille de
Fontenoi, et qui avait perdu un bras à côté de son prince à la journée de Lawfelt, tu ferais plus de sottises

encore que tu n'en débites. Eh ! mon ami, tu ne peux modérer ta langue, et tu veux régir un empire ! tu

n'as pas l'esprit de gouverner ta famille, et tu te mêles de régler l'État ! Tais-toi, malheureux. Respecte les

puissances de la terre, et remercie les dieux de t'avoir donné la naissance dans l'empire et sous le règne

d'un prince dont la prudence éclaire ses ministres, et dont le soldat admire la valeur ; qui s'est fait

redouter de ses ennemis et chérir de ses peuples, et à qui l'on ne peut reprocher que la modé ration avec

laquelle tes semblables sont traités sous son gouvernement. "

CHAPITRE XV. LES BRAHMINES.

Lorsque les savants se furent épuisés sur les bijoux, les brahmines s'en emparèrent. La religion
revendiqua leur caquet comme une matière de sa compétence, et ses ministres prétendirent que le droit de

Brahma se manifestait dans cette oeuvre.

Il y eut une assemblée générale des pontifes ; et il fut décidé qu'on chargerait les meilleures plumes de

< page précédente | 26 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.