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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

ministres s'y rendirent : le sultan même ne dédaigna pas de s'y trouver ; mais il garda l'invisible.

Comme Mangogul était grand faiseur de monologues, et que la futilité des conversations de son temps
l'avait entiché de l'habitude du soliloque : " Il faut, disait-il en lui-même, qu'Orcotome soit un fieffé

charlatan, ou le génie, mon protecteur, un grand sot. Si l'académicien, qui n'est assurément pas un sorcier,

peut rendre la parole à des bijoux morts, le génie qui me protège avait grand tort de faire un pacte et de

donner son âme au diable pour la communiquer à des bijoux pleins de vie. "

Mangogul s'embarrassait dans ces réflexions lorsqu'il se trouva dans le milieu de son académie.
Orcotome eut, comme on voit, pour spectateurs, tout ce qu'il y avait à. Banza de gens éclairés sur la

matière des bijoux. Pour être content de son auditoire, il ne lui manqua que de le contenter : mais le

succès de ses expériences fut des plus malheureux. Orcotome prenait un bijou, y appliquait la bouche,

soufflait à perte d'haleine, le quittait, le reprenait, en essayait un autre, car il en avait apporté de tout âge,

de toute grandeur, de tout état, de toute couleur ; mais il avait beau souffler, on n'entendait que des sons

inarticulés et fort différents de ceux qu'il promettait.

Il se fit alors un murmure qui le déconcerta pour un moment, mais il se remit et allégua que de pareilles
expériences ne se faisaient pas aisément devant un si grand nombre de personnes ; et il avait raison.

Mangogul indigné se leva, partit, et reparut en un clin d'oeil chez la sultane favorite.

" Eh bien ! prince, lui dit-elle en l'apercevant, qui l'emporte de vous ou d'Orcotome ? car ses bijoux ont
fait merveille, il n'en faut pas douter. "

Le sultan fit quelques tours en long et en large, sans lui répondre.

" Mais, reprit la favorite, Votre Hautesse me paraît mécontente.

- Ah ! madame, répliqua le sultan, la hardiesse de cet Orcotome est incomparable. Qu'on ne m'en parle
plus... Que direz-vous, races futures, lorsque vous apprendrez que le grand Mangogul faisait cent mille

écus de pension à de pareilles gens, tandis que de braves officiers qui avaient arrosé de leur sang les

lauriers qui lui ceignaient le front, étaient réduits à quatre cents livres de rente ?... Ah ! ventrebleu,

j'enrage ! J'ai pris de l'humeur pour un mois. "

En cet endroit Mangogul se tut, et continua de se promener dans

l'appartement de la favorite. Il avait la tête baissée ; il allait, venait, s'arrêtait et frappait de temps en
temps du pied. Il s'assit un instant, se leva brusquement, prit congé de Mirzoza, oublia de la baiser, et se

retira dans son appartement.

L'auteur africain qui s'est immortalisé par l'histoire des hauts et merveilleux faits d'Erguebzed et de
Mangogul, continue en ces termes :

À la mauvaise humeur de Mangogul, on crut qu'il allait bannir tous les savants de son royaume. Point du
tout. Le lendemain il se leva gai, fit une course de bague dans la matinée, soupa le soir avec ses favoris et

la Mirzoza sous une magnifique tente dressée dans les jardins du sérail, et ne parut jamais moins occupé

d'affaires d'État.

Les esprits chagrins, les frondeurs du Congo et les nouvellistes de Banza ne manquèrent pas de reprendre
cette conduite. Et que ne reprennent pas ces gens-là ? Est-ce là, disaient-ils dans les promenades et les

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