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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

toute la ville courait aux tragédies de celui-ci, et l'on s'étouffait aux ballets de celui-là.

On donnait alors à Banza un excellent ouvrage d'Uremifasolasiututut, qu'on n'aurait jamais représenté
qu'en bonnet de nuit, si la sultane favorite n'eût eu la curiosité de le voir : encore l'indisposition

périodique des bijoux favorisa-t-elle la jalousie des petits violons et fit-elle manquer l'actrice principale.

Celle qui la doublait avait la voix moins belle ; mais comme elle dédommageait par son jeu, rien

n'empêcha le sultan et la favorite d'honorer ce spectacle de leur présence.

Mirzoza était arrivée ; Mangogul arrive ; la toile se lève : on commence. Tout allait à merveille ; la
Chevalier avait fait oublier la Le Maure, et l'on en était au quatrième acte, lorsque le sultan s'avisa, dans

le milieu d'un choeur qui durait trop à son gré et qui avait déjà fait bâiller deux fois la favorite, de tourner

sa bague sur toutes les chanteuses. On ne vit jamais sur la scène un tableau d'un comique plus singulier.

Trente filles restèrent muettes tout à coup : elles ouvraient de grandes bouches et gardaient les attitudes

théâtrales qu'elles avaient auparavant. Cependant leurs bijoux s'égosillaient à force de chanter, celui-ci un

pont-neuf, celui-là un vaudeville polisson, un autre une parodie fort indécente, et tous des extravagances

relatives à leurs caractères. On entendait d'un côté, oh ! vraiment ma commère, oui ; de l'autre,

quoi, douze fois ! ici, qui me baise ? est-ce-Blaise ? là, rien, père Cyprien, ne vous

retient
. Tous enfin se montèrent sur un ton si haut, si baroque et si fou, qu'ils formèrent le choeur le
plus extraordinaire, le plus bruyant et le plus ridicule qu'on eût entendu devant et depuis celui des.....

no..... d..... on..... (Le manuscrit s'est trouvé corrompu dans cet endroit.)

Cependant l'orchestre allait toujours son train, et les ris du parterre, de l'amphithéâtre et des loges se
joignirent au bruit des instruments et aux chants des bijoux pour combler la cacophonie.

Quelques-unes des actrices, craignant que leurs bijoux, las de fredonner des sottises, ne prissent le parti
d'en dire, se jetèrent dans les coulisses ; mais elles en furent quittes pour la peur. Mangogul, persuadé que

le public n'en apprendrait rien de nouveau, retourna sa bague. Aussitôt les bijoux se turent, les ris

cessèrent, le spectacle se calma, la pièce reprit et s'acheva paisiblement. La toile tomba ; la sultane et le

sultan disparurent ; et les bijoux de nos actrices se rendirent où ils étaient attendus pour s'occuper à autre

chose qu'à chanter.

Cette aventure fit grand bruit. Les hommes en riaient, les femmes s'en alarmaient, les bonzes s'en
scandalisaient et la tête en tournait aux académiciens. Mais qu'en disait Orcotome ? Orcotome triomphait.

Il avait annoncé dans un de ses mémoires que les bijoux chanteraient infailliblement ; ils venaient de

chanter, et ce phénomène, qui déroutait ses confrères, était un nouveau trait de lumière pour lui et

achevait de confirmer son système.

CHAPITRE XIV. EXPÉRIENCES D'ORCOTOME.

C'était le quinze de la lune de... qu'Orcotome avait lu son mémoire à l'académie et communiqué ses idées
sur le caquet des bijoux. Comme il y annonçait de la manière la plus assurée des expériences infaillibles,

répétées plusieurs fois, et toujours avec succès, le grand nombre en fut ébloui. Le public conserva

quelque temps les impressions favorables qu'il avait reçues, et Ortocome passa pendant six semaines

entières pour avoir fait d'assez belles découvertes.

Il n'était question, pour achever son triomphe, que de répéter en présence de l'académie les fameuses
expériences qu'il avait tant prônées. L'assemblée convoquée à ce sujet fut des plus brillantes. Les

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