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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

" Manille, qui ne goûtait pas les comparaisons, l'interrompit d'un ton à le faire trembler, et lui ordonna de
sortir sur-le-champ. Turcarès la connaissait ; et il aima mieux s'en retourner paisiblement par l'escalier

que de passer par les fenêtres.

" Manille emprunta dans la suite d'un autre brahmine qui venait, disait-elle, la consoler dans ses
malheurs : l'homme saint succéda au financier ; et nous le remboursâmes de ses consolations en même

monnaie. Elle me perdit encore d'autres fois ; et l'on sait que les dettes de jeu sont les seules qu'on paye

dans le monde.

" S'il arrive à Manille de jouer heureusement, c'est la femme du Congo la plus régulière. A son jeu près,
elle met dans sa conduite une réforme qui surprend ; on ne l'entend point jurer ; elle fait bonne chère,

paye sa marchande de modes et ses gens, donne à ses femmes, dégage quelquefois ses nippes et caresse

son danois et son époux ; mais elle hasarde trente fois par mois ces heureuses dispositions et son argent

sur un as de pique. Voilà la vie qu'elle a menée, qu'elle mènera ; et Dieu sait combien de fois encore je

serai mis en gage. "

Ici le bijou se tut, et Mangogul alla se reposer. On l'éveilla sur les cinq heures du soir ; et il se rendit à
l'opéra, où il avait promis à la favorite de se trouver.

CHAPITRE XIII. SIXIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.

DE L'OPÉRA DE
BANZA.

De tous les spectacles de Banza, il n'y avait que l'Opéra qui se soutînt.

Utmiutsol et Uromifasolasiututut, musiciens célèbres, dont l'un commençait à vieillir et l'autre ne faisait
que de naître, occupaient alternativement la scène lyrique. Ces deux auteurs originaux avaient chacun

leurs partisans : les ignorants et les barbons tenaient tous pour Utmiutsol ; la jeunesse et les virtuoses

étaient pour Uremifasolasiututut ; et les gens de goût, tant jeunes que barbons, faisaient grand cas de tous

les deux.

Uremifasolasiututut, disaient ces derniers, est excellent lorsqu'il est bon ; mais il dort de temps en temps :
et à qui cela n'arrive-t-il pas ? Utmiutsol est plus soutenu, plus égal : il est rempli de beautés ; cependant

il n'en a point dont on ne trouve des exemples, et même plus frappants, dans son rival, en qui l'on

remarque des traits qui lui sont propres et qu'on ne rencontre que dans ses ouvrages. Le vieux Utmiutsol

est simple, naturel, uni, trop uni quelquefois, et c'est sa faute. Le jeune Uremifasolasiututut est singulier,

brillant, composé, savant, trop savant quelquefois : mais c'est peut-être la faute de son auditeur ; l'un n'a

qu'une ouverture, belle à la vérité, mais répétée à la tête de toutes ses pièces ; l'autre a fait autant

d'ouvertures que de pièces ; et toutes passent pour des chefs-d'oeuvre. La nature conduisait Utmiutsol

dans les voies de la mélodie ; l'étude et l'expérience ont découvert à Uremifasolasiututut les sources de

l'harmonie. Qui sut déclamer, et qui récitera jamais comme l'ancien ? qui nous fera des ariettes légères,

des airs voluptueux et des symphonies de caractère comme le moderne ? Utmiutsol a seul entendu le

dialogue. Avant Uremifasolasiututut, personne n'avait distingué les nuances délicates qui séparent le

tendre du voluptueux, le voluptueux du passionné, le passionné du lascif : quelques partisans de ce

dernier prétendent même que si le dialogue d'Utmiutsol est supérieur au sien, c'est moins à l'inégalité de

leurs talents qu'il faut s'en prendre qu'à la différence des poètes qu'ils ont employés... " Lisez, lisez,

s'écrient-ils, la scène de Dardanus , et vous serez convaincu que si l'on donne de bonnes paroles à

Uremifasolasiututut, les scènes charmantes d'Utmiutsol renaîtront. " Quoi qu'il en soit, de mon temps,

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