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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

leur santé et leur beauté, quand elles en ont, sans compter les désordres où je suis sûr qu'elle les
précipite. "

" J'aurais bien envie, dit-il tout bas à Mirzoza, de faire encore ici un coup de ma tête.

- Et quel est ce beau coup de tête que vous méditez ? lui demanda la favorite.

- Ce serait, lui répondit Mangogul, de tourner mon anneau sur la plus effrénée de ces brelandières, de
questionner son bijou, et de transmettre par cet organe un bon avis à tous ces maris imbéciles qui laissent

risquer à leurs femmes l'honneur et la fortune de leur maison sur une carte ou sur un dé.

- Je goûte fort cette idée, lui répliqua Mirzoza ; mais sachez, prince, que la Manimonbanda vient de jurer
par ses pagodes, qu'il n'y aurait plus de cercle chez elle, si elle se trouvait encore une fois exposée à

l'impudence des Engastrimuthes.

- Comment avez-vous dit, délices de mon âme ? interrompit le sultan.

- J'ai dit, lui répondit la favorite, le nom que la pudique Manimonbanda donne à toutes celles dont les
bijoux savent parler.

- Il est de l'invention de son sot de brahmine, qui se pique de savoir le grec et d'ignorer le congeois,
répliqua le sultan ; cependant, n'en déplaise à la Manimonbanda et à son chapelain, je désirerais

interroger le bijou de Manille ; et il serait à propos que l'interrogatoire se fît ici pour l'édification du

prochain.

- Prince, si vous m'en croyez, dit Mirzoza, vous épargnerez ce désagrément à la grande sultane : vous le
pouvez sans que votre curiosité ni la mienne y perdent. Que ne vous transportez-vous chez Manille ?

- J'irai, puisque vous le voulez, dit Mangogul.

- Mais à quelle heure ? lui demanda la sultane.

- Sur la minuit, répondit le sultan.

- A minuit, elle joue, dit la favorite.

- J'attendrai donc jusqu'à deux heures, répondit Mangogul.

- Prince, vous n'y pensez pas, répliqua Mirzoza ; c'est la plus belle heure du jour pour les joueuses. Si
Votre Hautesse m'en croit, elle prendra Manille dans son premier somme, entre sept et huit. "

Mangogul suivit le conseil de Mirzoza et visita Manille sur les sept heures. Ses femmes allaient la mettre
au lit. Il jugea, à la tristesse qui régnait sur son visage, qu'elle avait joué de malheur : elle allait, venait,

s'arrêtait, levait les yeux au ciel, frappait du pied, s'appuyait les poings sur les yeux et marmottait entre

ses dents quelque chose que le sultan ne put entendre. Ses femmes, qui la déshabillaient, suivaient en

tremblant tous ses mouvements ; et si elles parvinrent à la coucher, ce ne fut pas sans avoir essuyé des

brusqueries et même pis. Voilà donc Manille au lit, n'ayant fait pour toute prière du soir que quelques

imprécations contre un maudit as venu sept fois de suite en perte. Elle eut à peine les yeux fermés, que

Mangogul tourna sa bague sur elle. A l'instant son bijou s'écria douloureusement : " Pour le coup, je suis

repic et capot. " Le sultan sourit de ce que chez Manille tout parlait jeu, jusqu'à son bijou. " Non,

continua le bijou, je ne jouerai jamais contre Abidul : il ne sait que tricher. Qu'on ne me parle plus de

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