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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

par les circonstances dans lesquelles la plupart d'entre eux ont parlé, et par les choses qu'ils ont dites, il y
a tout lieu de croire qu'il est involontaire, et que ces parties auraient continué d'être muettes, s'il eût été

dans la puissance de celles qui les portaient de leur imposer silence. "

Orcotome se mit en devoir de satisfaire à ces objections, et soutint que les bijoux ont parlé de tout
temps ; mais si bas, que ce qu'ils disaient était quelquefois à peine entendu, même de celles à qui ils

appartenaient ; qu'il n'est pas étonnant qu'ils aient haussé le ton de nos jours, qu'on a poussé la liberté de

la conversation au point qu'on peut, sans impudence et sans indiscrétion, s'entretenir des choses qui leur

sont le plus familières ; que, s'ils n'ont parlé haut qu'une fois, il ne faut pas en conclure que cette fois sera

la seule ; qu'il y a bien de la différence entre être muet et garder le silence ; que s'ils n'ont tous parlé que

de la même matière, c'est qu'apparemment c'est la seule dont ils aient des idées ; que ceux qui n'ont point

encore parlé parleront ; que s'ils se taisent, c'est qu'ils n'ont rien à dire, ou qu'ils sont mal conformés, ou

qu'ils manquent d'idées ou de termes.

" En un mot, continua-t-il, prétendre qu'il était de la bonté de Brahma d'accorder aux femmes le moyen
de satisfaire le désir violent qu'elles ont de parler, en multipliant en elles les organes de la parole, c'est

convenir que, si ce bienfait entraînait à sa suite des inconvénients, il était de sa sagesse de les prévenir ;

et c'est ce qu'il a fait, en contraignant une des bouches à garder le silence, tandis que l'autre parle. Il n'est

déjà que trop incommode pour nous que les femmes changent d'avis d'un instant à l'autre : qu'eût-ce donc

été, si Brahma leur eût laissé la facilité d'être de deux sentiments contradictoires en même temps ?

D'ailleurs, il n'a été donné de parler que pour se faire entendre : or, comment les femmes qui ont bien de

la peine à s'entendre avec une seule bouche, se seraient-elles entendues en parlant avec deux ?"

Orcotome venait de répondre à beaucoup de choses ; mais il croyait avoir satisfait à tout ; il se trompait.
On le pressa, et il était prêt à succomber, lorsque le physicien Cimonaze le secourut. Alors la dispute

devint tumultueuse : on s'écarta de la question, on se perdit, on revint, on se perdit encore, on s'aigrit, on

cria, on passa des cris aux injures, et la séance académique finit.

CHAPITRE XI. QUATRIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.

L'ÉCHO.

Tandis que le caquet des bijoux occupait l'académie, il devint dans les cercles la nouvelle du jour, et la
matière du lendemain et de plusieurs autres jours : c'était un texte inépuisable. Aux faits véritables on en

ajoutait de faux ; tout passait : le prodige avait rendu tout croyable. On vécut dans les conversations plus

de six mois là-dessus.

Le sultan n'avait éprouvé que trois fois son anneau ; cependant on débita dans un cercle de dames qui
avaient le tabouret chez la Manimonbanda, le discours du bijou d'une présidente, puis celui d'une

marquise : ensuite on révéla les pieux secrets d'une dévote ; enfin ceux de bien des femmes qui n'étaient

pas là ; et Dieu sait les propos qu'on fit tenir à leurs bijoux : les gravelures n'y furent pas épargnées ; des

faits on en vint aux réflexions.

" Il faut avouer, dit une des dames, que ce sortilège (car c'en est un jeté sur les bijoux) nous tient dans un
état cruel. Comment ! être toujours en appréhension d'entendre sortir de soi une voix impertinente !

- Mais, madame, lui répondit une autre, cette frayeur nous étonne de votre part : quand un bijou n'a rien

de ridicule à dire, qu'importe qu'il se taise ou qu'il parle ?

- Il importe tant, reprit la première, que je donnerais sans regret la moitié de mes pierreries pour être

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