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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets
" - Parlez, mademoiselle ; qu'avez-vous ?...
" - Rien...
" - Comment, rien ?...
" - Non, rien du tout ; et c'est là mon chagrin : il y a deux ans que j'eus le malheur d'offenser une pagode qui m'ôta tout. Il y avait si peu de chose à faire, qu'elle ne donna pas en cela une grande marque de sa puissance. Depuis ce temps, tous les hommes me fuient et me fuiront, a dit la Pagode, jusqu'à ce qu'il s'en rencontre un qui, connaissant mon malheur, s'attache à moi, et m'aime telle que je suis.
" - Qu'entends-je ? s'écria Hilas. Ce malheureux que vous voyez à vos genoux n'a rien non plus ; et c'est aussi sa maladie. Il eut, il y a quelque temps, le malheur d'offenser une Pagode qui lui ôta ce qu'il avait ; et, sans vanité, c'était quelque chose. Depuis ce temps toutes les femmes le fuient et le fuiront, a dit la Pagode, jusqu'à ce qu'il s'en rencontre une qui, connaissant son malheur, s'attache à lui, et l'aime tel qu'il est.
" - Serait-il bien possible ? demanda la jeune fille.
" - Ce que vous m'avez dit est-il vrai ?... demanda Hilas.
" - Voyez, répondit la jeune fille.
" - Voyez, répondit Hilas. "
" Ils s'assurèrent l'un et l'autre, à n'en pouvoir douter, qu'ils étaient deux objets du courroux céleste. Le malheur qui leur était commun les unit. Iphis, c'est le nom de la jeune fille, était faite pour Hilas ; Hilas était fait pour elle. Ils s'aimèrent platoniquement, comme vous imaginez bien ; car ils ne pouvaient guère s'aimer autrement ; mais à l'instant l'enchantement cessa ; ils en poussèrent chacun un cri de joie, et l'amour platonique disparut.
" Pendant plusieurs mois qu'ils séjournèrent ensemble dans le désert, ils eurent tout le temps de s'assurer de leur changement ; lorsqu'ils en sortirent, Iphis était parfaitement guérie ; pour Hilas, l'auteur dit qu'il était menacé d'une rechute. "
CHAPITRE LIV. TRENTIÈME ET DERNIER ESSAI DE L'ANNEAU. MIRZOZA.
Tandis que Mangogul s'entretenait dans ses jardins avec la favorite et Sélim, on vint lui annoncer la mort de Sulamek. Sulamek avait commencé par être maître de danse du sultan, contre les intentions d'Erguebzed ; mais quelques intrigantes, à qui il avait appris à faire des sauts périlleux, le poussèrent de toutes leurs forces, et se remuèrent tant, qu'il fut préféré à Marcel et à d'autres, dont il n'était pas digne d'être le prévôt. Il avait un esprit de minutie, le jargon de la cour, le don de conter agréablement et celui d'amuser les enfants ; mais il n'entendait rien à la haute danse. Lorsque la place du grand vizir vint à vaquer, il parvint, à force de révérences, à supplanter le grand sénéchal, danseur infatigable, mais homme raide et qui pliait de mauvaise grâce. Son ministère ne fut point signalé par des événements glorieux à la nation. Ses ennemis, et qui en manque ? le vrai mérite en a bien, l'accusaient de jouer mal du violon, et de n'avoir aucune intelligence de la chorégraphie ; de s'être laisser duper par les pantomimes du prêtre Jean, et épouvanter par un ours du Monoémugi qui dansait un jour devant lui ; d'avoir donné des millions à l'empereur du Tombut pour l'empêcher de danser dans un temps où il avait la goutte, et dépensé tous les
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